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Flora Ghebali, celle qui voulait passer de l’hypercroissance au “soft profit”

Talent en vue ! Ne vous fiez pas à son CV de bonne élève. Militante par nature, Flora Ghebali vient tout juste de publier son premier ouvrage, “Ma génération va changer le monde” (éd. de L'aube). Fondatrice de Coalitions, une agence de Conseil en transformation écologique et sociale, Flora a été nommée par Forbes dans le top 30 under 30. Portrait d’une rebelle qui ne mâche pas ses mots.

J’ai toujours été assez en colère”, lance avec malice Flora Ghebali, qui se souvient encore de son premier acte militant durant l’entre deux tours de la présidentielle en 2002. “Je voulais aller taguer les affiches du Front national. J’avais juste 8 ans, et j’ai menacé mes parents de sortir seule s’ils ne voulaient pas venir avec moi”, se rappelle-t-elle. Des convictions chevillées au corps dont elle a hérité pour partie de son terreau familial. Issue de grand-parents immigrés, Flora a grandi auprès d’une grand-mère qui fut la première femme à arpenter la fac de droit et d’économie de Tunis, d’une mère journaliste ayant fourbi ses armes dans les premières radios libres, et d’un père militant associatif qui fut l’un des membres fondateurs de SOS racisme. “Sans oublier ma sœur réalisatrice qui est végétarienne depuis ses 6 ans. En réalité, je ne sais pas d’où vient mon engagement, je n’ai pas vécu d’événement traumatique, mais il est certain que dans ma famille, et surtout du côté des femmes, nous avons de forts tempéraments !”. 

“En politique, j’ai rapidement fait l’expérience de mon impuissance”

Flora nous raconte ensuite son parcours chaotique de collégienne et lycéenne qui ne rentrait pas dans le moule jusqu’à sa rencontre avec un professeur d’économie et de sociologie. “Pour la première fois, je me suis projetée dans cette matière beaucoup plus concrète et je me suis motivée à travailler. Cela faisait plusieurs années qu’on voulait m’orienter vers une filière technique et j’ai enfin compris que je pouvais m’illustrer dans quelque chose. En France, la politique de l’échec est si forte qu’il devient parfois impossible de réussir quoi que ce soit. Alors, quand j’ai obtenu mon Bac avec mention Bien, je me suis dit que je pouvais finalement tout réussir”. La suite ? Un master 1 en Droit public à Assas, un master 2 au CELSA puis une année à la London School avant un premier stage en tant que plume au ministère de l’Intérieur, et un peu moins de 2 ans et demi à la communication du Palais de l’Elysée.  “J’ai toujours été passionnée de politique, mon quotidien était exaltant, mais j’ai rapidement fait l’expérience de mon impuissance. J’ai compris qu’il fallait que j’aille chercher quelque chose de différent”, analyse cette pragmatique dans l’âme.

“J’ai découvert la France des solutions”

Un peu par hasard, Flora Ghebali découvre alors l’écosystème de l’innovation sociale.  Au sein de la Fondation la France s’engage, elle côtoie “la France des solutions”, après avoir quitté “la France des problèmes”. “J’ai rencontré des entrepreneurs qui déplaçaient des montagnes. Mais j’ai aussi découvert le monde des grandes entreprises qui étaient plus agiles que ce que j’imaginais, et prêtes à mettre de l’argent sur la table. Alors je me suis demandée comment avoir le plus d’impact autour de moi. Après avoir fondé 4 associations, pénétré l’Elysée, fait des campagnes, je me suis dit qu’il fallait que je trouve ma juste place. M’engager est indispensable à mon épanouissement, mais c’est finalement assez égoïste car c’est ma façon d’être heureuse”, lance Flora. Au final, la jeune femme fondeCoalitions, une agence de Conseil en transformation écologique et sociale permettant de créer du lien entre milieu associatif, entrepreneuriat et grandes entreprises, trois entités qui fonctionnent souvent en silo alors qu’elles pourraient faire fleurir les solutions à grande échelle si elles travaillaient davantage en synergie.

“Je ne peux pas dire que parfois je ne participe pas au green washing”

Travailler auprès de grandes entreprises en leur permettant de se donner un ptit coup de vert, n’est-ce pas contribuer à une certaine forme de green washing ? Flora Ghebali ne le nie pas. “Mais j’ai vu tellement d’argent gaspillé dans des forums qui ne servaient à rien, que je me dis qu’au moins je dépense mieux leur argent en le réinjectant dans des projets qui en valent la peine”, se défend la jeune femme. Elle estime aussi que la RSE a permis pendant trop longtemps de laisser ces sujets à la marge au sein des grands groupes. “Alors quand j’arrive à faire pénétrer ces problématiques dans la colonne vertébrale d’une entreprise, c’est déjà une victoire. Quand on aura un directeur RSE dans un Comex, on aura gagné 100 ans”. Pour Flora, le problème fondamental réside en effet dans la gouvernance des entreprises, y compris dans les startups qui voient leur capital se diluer avec ensuite de vraies difficultés pour aligner les investisseurs sur une vision durable s’ils ne sont pas dans cette veine.  “Pour l’heure, nous détruisons collectivement le monde, mais viendra bientôt l’heure où l’on fera le procès des gentils et des méchants. Mon rôle est d’essayer de mener les entreprises vers une même matrice de bien commun. Nous sommes encore très en retard sur le sujet. Saviez-vous par exemple que l’entreprise n’a été définie dans le code civil qu’en 2017 ?  Cela signifie qu’il y avait un vide juridique autour de la définition même de celle-ci”, alerte-t-elle. Dès lors, comment donc la transformer en entreprise à mission ?

“Les entreprises du Next 40 ont une culture de l’hypercroissance encore plus forte”

En se mettant du côté des faiseurs, Flora Ghebali se protège d’une forme de dépression écologique qui touche une partie de sa génération : “Il n’y a que l’action qui nous permette de ne pas sombrer dans le pessimisme”. Pour autant, la jeune femme s’inquiète de ce qui s’annonce comme étant la relève du CAC 40 actuel. Ironie de l’histoire : le next 40 ne comporte qu’une femme, tout comme le CAC 40 d’aujourd’hui ! Flora Ghebali se questionne aussi sur le culte de l’hypercroissance de ces entreprises accompagnées par des fonds digital natives. D’ailleurs, Flora n’appelle pas de ses vœux la startup nation. “Je pense qu’il faut vraiment se requestionner sur la notion de réussite. Est-ce vraiment de devenir toujours plus profitable ? Ou n’est-ce pas de faire grandir un collectif autour de projets réjouissants, bénéfiques à la société ? Dans mon livre, j’ai tenté de théoriser un concept autour du soft profit.  Bien sûr, l’argent est un prérequis, mais il doit permettre de redéfinir le pacte social”, observe-t-elle. 

Sa génération doit changer le monde ?

Redéfinir le pacte social, une responsabilité qui incombera aux jeunes générations ? Une chose est certaine, celle de Flora n’entend pas rester les bras croisés. Même si elle ne se revendique pas comme étant la porte-parole de la génération Z, “je demeure un pur produit parisien surdiplômé et je ne prétendrai donc jamais représenter qui que ce soit ”, Flora est l’illustration du courage d’une génération qui entend bousculer les paradigmes actuels. “Le titre de mon livre, c’est Ma génération va changer le monde, mais le lapsus d’un journaliste il y a peu, qui a rebaptisé mon ouvrage en “Ma génération DOIT changer le monde”, m’a fait prendre conscience de ce point de bascule que nous attendons tous. Mais pour être honnête, parfois, j’ai peur que rien ne change, et plus ça va, plus je me radicalise”, observe-t-elle. Après avoir posé les jalons d’une prise de conscience collective sur l’urgence climatique et sociale, la génération Y laissera-t-elle donc à ses successeuses la responsabilité de l’action ? La génération Z (puis les suivantes) parviendra-t-elle à imposer une nouvelle vision de la réussite ? Fera-t-elle émerger d’autres formes de gouvernance ? Ou sera-t-on enfin en mesure, toutes générations confondues, de prendre notre part de responsabilité ? Car la jeunesse, elle, n’a plus envie d’attendre.

Paulina Jonquères d’Oriola

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