45% des dirigeants se sentent seuls. 1 manager sur 2 ressent du mal-être. Et pourtant, on n’en parle presque jamais, et encore moins quand on est une femme. Caroline Poissonnier, à la tête d’un groupe de 900 personnes, a failli tout perdre avant de tout transformer. Dans LeaderKiff aux éditions Eyrolles, elle pose un mot décalé sur un sujet grave : comment renouer avec le plaisir de diriger sans sacrifier sa santé mentale.
Une interview sans filtre, pour toutes celles qui sentent que quelque chose ne va pas, et qui n’ont pas encore décidé d’agir.
Caroline, vous êtes à la tête d’un groupe de 900 personnes et vous pesez 200 millions d’euros de chiffre d’affaires. Pourtant, c’est un accident de voiture avec vos enfants à l’arrière qui vous a fait tout remettre en question. Comment on se retrouve là, concrètement ?
Caroline Poissonnier : On se retrouve là parce qu’on a appris à ignorer les signaux. Je cochais toutes les cases du succès, et à l’intérieur je m’éteignais progressivement. L’accident n’a rien déclenché. Il a simplement rendu impossible ce que je faisais depuis des années : faire semblant.
Dans votre livre, vous citez des chiffres qui font froid dans le dos : 45% des dirigeants se sentent seuls, 1 manager sur 2 ressent du mal-être… Pourtant on n’en parle presque jamais. Est-ce encore plus difficile à assumer quand on est une femme leader ?
Caroline Poissonnier : Oui, pour une raison précise : on a déjà dû prouver deux fois plus pour accéder à ces responsabilités. Montrer une faille, c’est risquer de donner raison à ceux qui doutaient de nous. Cette peur est infondée, mais elle est suffisamment puissante pour retarder de plusieurs années le moment où l’on va chercher de l’aide.
Le mot « LeaderKiff« , c’est presque une provocation dans un monde du business qui n’autorise pas le « kiff« . D’où vient ce mot, et pourquoi avoir choisi cette image décalée pour parler d’un sujet aussi sérieux que la santé mentale des dirigeants ?
Caroline Poissonnier : D’une conviction simple : si ce mot dérange, c’est qu’il touche quelque chose de vrai. Le plaisir et la performance ne s’opposent pas. Mais on a tellement intégré le contraire qu’il fallait un mot qui bouscule pour ouvrir la conversation.
Vous décrivez le workaholisme comme une addiction à part entière. Vous-même, à quel moment avez-vous compris que votre rapport au travail était devenu problématique, quels sont les signaux faibles qui doivent nous mettre en alerte ?
Caroline Poissonnier : Le vrai signal, ce n’est pas la fatigue. C’est quand le travail devient un anesthésiant, quand on travaille non plus pour construire quelque chose, mais pour ne pas ressentir autre chose. Les signaux faibles sont connus de tous : l’irritabilité le soir avec ses proches, l’incapacité à décrocher, la culpabilité dès qu’on s’arrête. On les perçoit. On choisit de les ignorer.
Vous parlez de « vulnérabilité » comme d’une force, pas d’une faiblesse, mais c’est encore très contre-intuitif pour des femmes qui doivent déjà prouver deux fois plus. Vous avez un exemple concret où assumer votre vulnérabilité vous a rendu plus puissante, pas moins ?
Caroline Poissonnier : Le jour où j’ai accepté d’être accompagnée, par un coach, un psy, un préparateur mental. Quand on dirige 900 personnes, demander de l’aide semble contre-intuitif. C’est pourtant la décision la plus stratégique que j’aie prise.
Le stress est constant chez le manager et leader, quels sont vos petits trucs pour le gérer au mieux ?
Caroline Poissonnier : Bouger, dormir, déconnecter vraiment, pas en théorie. Ces gestes ne sont pas des luxes, ils conditionnent la qualité des décisions qu’on prend.
Dans votre « carnet de kiffs« , vous notez chaque soir 3 succès de la journée : c’est simple, presque enfantin. Pourtant vous en parlez comme d’un outil qui a changé votre façon de diriger. Pourquoi ce petit geste a-t-il eu un si grand impact ?
Caroline Poissonnier : Notre cerveau est naturellement câblé pour retenir le négatif, c’est un mécanisme de survie. Ce carnet est un rééquilibrage délibéré. Au bout de quelques semaines, on commence à regarder sa journée différemment. Et quand le regard change, la façon de diriger change avec lui.
Quelle est la première chose, la plus petite et la plus simple, que vous recommanderiez à une femme dirigeante qui se sent à bout aujourd’hui ?
Vous consacrez un chapitre entier à la « surcharge informationnelle« . Concrètement, à quoi ressemble votre rapport à l’information aujourd’hui ? Vous avez des règles que vous ne transgressez jamais ?
Caroline Poissonnier : Je refuse de me laisser envahir par un flux d’informations négatives en continu. Mes moments de sport sont sanctuarisés, je n’y suis pas joignable. C’est l’une des rares plages de la journée qui m’appartient vraiment.
Vous avez créé une branche « bien-être » au sein d’un groupe industriel familial, un pari risqué. Quelle part de votre transformation personnelle s’est retrouvée dans cette décision stratégique ?
Caroline Poissonnier : La totalité. Sans le chemin parcouru sur moi-même, je n’aurais pas eu la conviction nécessaire pour défendre ce pari. On ne peut pas porter un projet en lequel on ne croit pas profondément, et cette branche est née d’une certitude, pas d’une diversification opportuniste.
Si une lectrice vous dit ce soir : « J’ai aimé votre livre, mais je ne sais pas par où commencer« , que lui répondez-vous ?
Caroline Poissonnier : Je lui pose une question : qu’est-ce qui vous fait vibrer, profondément ? Pas ce que l’on attend de vous. La réponse à cette question est toujours le bon point de départ.
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