Sophrologue devenue entrepreneure, podcasteuse et conférencière, Émilie Berthet met un mot sur un mécanisme que beaucoup de femmes reconnaîtront sans l’avoir jamais nommé : la « dette invisible ». Cette impression diffuse qu’il faudrait sans cesse rendre davantage pour justifier un salaire, un statut ou une opportunité reçue.
Dans Stop, je prends ma vraie place au travail ! (Éditions Leduc), elle raconte comment ce mécanisme s’installe, pourquoi les femmes y sont particulièrement exposées, et comment en sortir sans pour autant tout plaquer du jour au lendemain.
Dans l’introduction, vous racontez ce moment où l’annonce de votre nomination au classement Forbes déclenche un syndrome de l’imposteur plutôt qu’une joie immédiate. Pourquoi la reconnaissance extérieure peut-elle, paradoxalement, nous éloigner de notre « vraie place » au lieu de nous y ancrer ?
Emilie Berthet : Ce qui vraiment marquant dans cette anecdote avec Forbes, c’est que le doute est arrivé au moment de la reconnaissance. Avant ça allait ! Pendant des années, je travaillais, je créais, je lançais des projets sans vraiment me demander si j’étais légitime. Et soudain, avec cette nomination, il fallait non seulement être visible, mais assumer cette visibilité. Elle m’a confirmé le chemin parcouru mais aussi m’a exposé davantage au regard et avis des autres.
Dans mon cas, aux félicitations se sont très vite ajoutées des questions comme : « Comment ça se fait que tu sois dans ce classement ? » ou « Tu as payé ? ». Je le vivais comme un test de fiabilité ! Et j’ai commencé à ne plus me sentir à ma place. Ca m’a aussi permis de comprendre que la reconnaissance extérieure et la légitimité intérieure sont deux choses différentes. On peut recevoir toutes les preuves possibles de sa réussite sans réussir immédiatement à les transformer en conviction intime. Dans le livre, je parle de “droit à la posture”, je pense que la vraie place commence aussi lorsque l’on cesse d’attendre uniquement de l’extérieur l’autorisation de l’occuper.
Vous définissez la « vraie place » non comme une version figée de soi, mais comme quelque chose qui « se construit et se réajuste à mesure que nous évoluons ». Concrètement, à quoi reconnaît-on qu’on est en train de prendre sa vraie place, plutôt que de simplement occuper un poste ?
Emilie Berthet : Je crois qu’il faut déjà distinguer le poste de la place. Un poste, c’est quelque chose qu’une
organisation vous attribue, composé d’un titre, de missions, d’un niveau hiérarchique et d’un salaire. Une place, c’est beaucoup plus vivant. C’est finalement la manière dont on arrive à exister à l’intérieur de ce cadre. On peut donc avoir un poste objectivement très valorisant et pourtant passer énormément d’énergie à essayer d’y correspondre…
En prouvant qu’on « mérite » d’être là, en anticipant ce que l’on attend de nous etc. Dans ce cas-là, on occupe
bien le poste, parfois même parfaitement, mais on n’habite pas nécessairement sa place. Pour moi, on commence à prendre sa place quand on cesse progressivement d’être uniquement dans l’adaptation. En comprenant le système dans lequel on évolue avec ses règles explicites et implicites. L’idée est de retrouver à l’intérieur de ce système une marge de choix, définir ce que l’on accepte de ce que l’on refuse. C’est important parce que je ne présente jamais la « vraie place » comme un endroit magique qui existerait quelque part et qu’il suffirait de trouver !!
Dans le livre, je la définis comme une place « suffisamment juste et habitable », qui évolue avec nous. Et c’est l’un des points le plus important, quand on ne se définit plus seulement par la place que l’organisation nous donne, mais que l’on commence aussi à participer pleinement à la manière dont on l’occupe.
Le titre de votre deuxième partie pose une question forte : « peut-on désobéir aux règles implicites ? » Quelles sont, selon vous, les règles implicites les plus difficiles à identifier, et donc à désobéir, dans le monde professionnel, en particulier pour les femmes ?
Emilie Berthet : Les règles implicites sont par définition difficile à identifier. Les plus puissantes sont d’ailleurs celles qui n’ont jamais besoin d’être formulées. Par exemple, personne ne vous dit explicitement : « Tu dois toujours en faire plus pour prouver que tu mérites d’être là. »
Pourtant, beaucoup de personnes travaillent exactement comme si cette règle existait. Comme j’ai pu le faire à un moment. C’est ce que j’appelle notamment la « dette invisible ». On reçoit un salaire, un statut, une opportunité, de la confiance, et on finit parfois par intérioriser l’idée qu’il faudrait sans cesse rendre davantage. La règle que l’on intègre c’est alors « sois disponible, fiable, performante, ne dérange pas, ne montre pas trop tes variations, donne avant de demander… » Ce n’est écrit nulle part, mais c’est extrêmement ancré. Pour les femmes, je dirais que certaines de ces règles rencontrent en plus des attentes sociales qui dépassent largement l’entreprise.
La sociologue Arlie Hochschild a par exemple montré cette « seconde journée » encore largement portée par les femmes. Que ce soit l’organisation mentale, l’anticipation ou une charge émotionnelle. On demande donc parfois implicitement aux femmes de fonctionner dans le monde professionnel comme si cette autre réalité n’existait pas.
Vous convoquez l’expérience de Milgram sur l’obéissance à l’autorité pour éclairer votre propre décision de quitter le salariat. En quoi « prendre sa place » est-il, au fond, un acte de désobéissance, et comment distinguer une désobéissance constructive d’une prise de risque inconsidérée ?
Emilie Berthet : Quand j’ai décidé de quitter le salariat, je n’étais pas seulement en train de changer de statut professionnel. Je désobéissais légèrement à une représentation du travail que j’avais intégrée depuis l’enfance.
Dans ma famille, travailler sérieusement, gagner sa vie, avoir une forme de sécurité passait naturellement par l’entreprise. Ce que je veux dire c’est que la valeur travail passait par l’entreprise. Personne ne m’avait interdit d’entreprendre directement, personne ne l’avait formulé. C’était beaucoup plus subtil ! Cette norme avait simplement dessiné en moi ce qui me paraissait raisonnable et ce qui l’était moins. C’est pour cela que je convoque Milgram. Son expérience montre à quel point l’autorité, les normes peuvent nous pousser à continuer, parfois même lorsque quelque chose en nous dit d’arrêter. Désobéir demande un véritable effort psychologique parce qu’il faut reprendre la responsabilité de son choix.
Mais attention je ne fais surtout pas l’éloge de la rupture pour la rupture ! « Prendre sa place » ne signifie pas envoyer valser son emploi du jour au lendemain parce qu’on a passé une mauvaise semaine !! Dans mon cas, la décision avait mûri, elle était nourrie par mes projets, mes rencontres, mes expériences et par ce que mon corps me disait depuis longtemps. Dans le livre je dis qu’« on sait que l’on casse quelque chose, on ne sait pas encore ce que l’on va construire ». C’est cela, pour moi, une vraie désobéissance constructive ! Accepter une part d’incertitude, mais ne pas confondre incertitude et inconscience. On peut réfléchir, structurer, tester, anticiper ce qui peut l’être, sans attendre d’avoir éliminé tout risque. Sinon, on ne bouge jamais !
Vous consacrez un chapitre entier à réhabiliter la vulnérabilité, en la distinguant clairement de la fragilité. Comment une femme qui craint de perdre en crédibilité peut-elle apprendre à montrer sa vulnérabilité au travail sans que cela ne se retourne contre elle ?
Emilie Berthet : Je crois qu’il faut d’abord déplacer un peu la question. Si une femme craint que montrer sa vulnérabilité lui fasse perdre en crédibilité, je trouve que cette peur dit déjà quelque chose de son environnement professionnel. Parce que déjà, la vulnérabilité n’est pas une caractéristique féminine, elle est une condition humaine. Nous traversons tous des moments de doute, de fatigue, de deuil, de séparation, de maladie… Ou tout simplement des périodes où nous ne sommes pas à 100%… Pour les femmes, cette crainte peut néanmoins prendre une résonance particulière. Il suffit de penser à la maternité, que j’aborde dans le livre.
À mon retour de congé maternité, j’étais dans une période de vulnérabilité physique, psychique et émotionnelle très réelle et assez courant. Ce qui a fait la différence, ce n’est pas que j’ai réussi à la cacher ou à être particulièrement forte c’est clairement que mon environnement professionnel l’a prise en considération. Cela m’a permis de reprendre sereinement sans avoir à démontrer immédiatement que j’étais exactement la même qu’avant. C’est pour cela que je refuse l’idée d’une vulnérabilité qui serait uniquement à « gérer » par l’individu. L’entreprise a sa part de responsabilité. Elle n’a évidemment pas vocation à résoudre la vie personnelle de ses salariés, ou endosser un rôle de psychologue, mais elle peut créer des conditions où une personne n’est pas obligée de tout masquer pour rester considérée comme professionnelle.
Mais aussi, hélas, je ne crois pas que l’on puisse promettre à une femme que sa vulnérabilité ne se retournera jamais contre elle. Tout dépend aussi du système dans lequel elle l’exprime. Je mentionne justement le cas de Charlotte, à qui un manager refuse un léger aménagement alors que son père vient de faire un AVC, en lui opposant sa propre capacité à travailler avec 40°C de fièvre. La conséquence est immédiate, une perte de confiance et un désengagement. Finalement, la vraie crédibilité ne devrait pas reposer sur notre capacité à donner l’illusion que nous sommes invulnérables. Elle devrait pouvoir coexister avec nos limites, nos variations et parfois nos besoins. Et une organisation mature devrait être capable de faire cette distinction.
Dans le chapitre sur l’inspiration, vous opposez deux postures : l’ancrage (partir de soi) et la dispersion (se perdre à regarder les autres). Comment s’inspirer des femmes qui nous entourent sans basculer dans une comparaison qui diminue ?
Emilie Berthet : En changeant la question que l’on se pose. La comparaison devient intéressante lorsqu’elle ne sert plus à déterminer qui est « meilleur », mais à se demander « Qu’est-ce que moi, je peux proposer de complémentaire ? ». On ne se compare plus pour se mesurer, mais pour se situer. L’ancrage consiste à regarder ce que font les autres tout en restant reliée à son intention, à son propre projet, à ce que l’on a envie de créer. A nous tout simplement. La dispersion commence lorsque l’on regarde tellement ce que font les autres qu’on finit par corriger ce que l’on est pour leur ressembler… Et là, l’inspiration devient une mécanique de diminution.
J’aime aussi beaucoup l’idée de ne pas sélectionner nos sources d’inspiration uniquement en fonction de leur légitimité sociale. C’est pour cela que je parle de JuL dans ce chapitre ! Cela peut faire sourire, mais observer quelqu’un qui travaille énormément, construit son propre système, reste fidèle à son univers et crée un lien très particulier avec son public peut être extrêmement instructif. L’inspiration n’a pas besoin d’avoir le bon costume pour être intéressante !
Vous écrivez que l’argent est « un révélateur… de la place que nous pensons mériter ». Quel est le lien entre le fait de prendre sa vraie place et celui d’oser négocier son salaire ou fixer ses tarifs ?
Emilie Berthet : L’argent a été la porte d’entrée du livre pour une raison très personnelle. Quand on m’a demandé quel était mon principal blocage professionnel, j’ai répondu immédiatement : l’argent. Puis j’ai compris que derrière cette question se cachaient beaucoup d’autres questions, ce que je m’autorisais à demander, la valeur que j’accorde à mon travail etc. C’est en cela que l’argent est un révélateur. Derrière une demande d’augmentation peut se cacher une vraie peur du rejet ou d’estime de soi par exemple. En tant qu’indépendant, il est révélateur lorsque l’on n’ose pas annoncer un tarif par exemple. Alors que ce n’est évidemment pas notre valeur humaine qui est en négociation mais la valeur économique d’un travail, d’une compétence, d’une prestation. Parfois les deux se mélangent dans nos pensées.
Fixer ses tarifs ou demander une augmentation, c’est aussi une manière très concrète de cesser d’attendre que quelqu’un d’autre décide à notre place de la valeur professionnelle que nous avons le droit d’assumer.
Votre troisième partie s’intitule « laisser briller sa place : comment rayonner sans se trahir ? » Une fois qu’on a pris sa place, comment continue-t-on à l’habiter durablement, sans retomber dans le besoin de prouver ou de plaire ?
Emilie Berthet : Déjà, en acceptant qu’il n’existe pas de moment où l’on peut se dire : « Voilà, c’est bon, j’ai définitivement trouvé ma place ». J’ai arrêté de croire qu’il existait ce point fixe. Nous évoluons, nos envies changent, nos rôles changent, notre environnement change. Une place doit donc pouvoir bouger avec nous. Ensuite, j’ai appris à travailler la visibilité à mon rythme. Je n’ai pas besoin de tout montrer ni de tout montrer immédiatement. La confiance vient aussi avec l’exposition que l’on choisit on commence là où l’on est à l’aise, puis on élargit. Et vraiment je suis persuadée que l’action remplace progressivement le doute. Mais le changement le plus important, pour moi, a peut-être été d’accepter de ne pas plaire à tout le monde ! Pendant longtemps, un silence, une absence de retour pro ou une relation qui changeait pouvaient me faire chercher ce qui n’allait pas chez moi.
Aujourd’hui, j’essaie de revenir à quelque chose de beaucoup plus factuel, est-ce que cette relation fonctionne suffisamment pour travailler ensemble ? Est-ce que je dois réellement être autant affectée par le regard de cette personne ? Toutes les relations professionnelles n’ont pas vocation à devenir affectives. Et ça je l’ai maintenant bien ancré. Enfin, je veux préciser que briller ne veut pas dire attirer constamment la lumière. Dans le livre, je le formule plutôt comme le fait de cesser de se réduire.
À mes yeux, c’est cela qui rend une place durable. Ne plus construire sa posture uniquement pour obtenir une validation, mais suffisamment en cohérence avec soi pour pouvoir continuer à évoluer sans se perdre.