Hypersensibilité et entrepreneuriat : Céline Tirel révèle comment transformer sa sensibilité en force

« Toi, tu n’es pas une vraie entrepreneure. » Cette phrase reçue en pleine réunion, Céline Tirel ne l’a jamais oubliée. Dans son livre Hypersensibles et entrepreneur(e)s aux éditions Jouvence, elle explore ce que signifie entreprendre quand on perçoit le monde avec une acuité particulière : intuition, hyperstimulation, rapport à l’intelligence artificielle, risque de burn-out, difficulté à poser des limites.

Loin de tout misérabilisme, elle livre ici une parole directe et incarnée sur la façon dont la sensibilité, longtemps vécue comme un handicap professionnel, peut devenir une véritable boussole stratégique. Un témoignage à lire pour toutes celles qui ont un jour douté de leur légitimité.

Vous racontez cette phrase reçue en pleine réunion : « Toi, tu n’es pas une vraie entrepreneure« . Comment cette blessure a-t-elle, avec le recul, participé à construire votre légitimité et votre parcours ?

Céline Tirel : C’est vrai, un ancien partenaire me l’a lancée à la toute fin d’une réunion, sur le ton de l’évidence, presque distraitement. Je ne crois pas qu’il ait cherché à me blesser, et c’est peut-être ce qui a rendu la remarque si efficace. Je suis rentrée chez moi ce soir-là avec la sensation très nette que le sol venait de se dérober.

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Ce qui m’a le plus déroutée, c’est l’écart entre cette phrase et la réalité… Mon activité tournait, je me payais correctement, mes clients revenaient, je concevais mes propres offres. Aucun de ces éléments n’a tenu trois secondes face à six mots. Beaucoup d’hypersensibles reconnaîtront ce mécanisme : une remarque anodine pour les autres peut réorganiser entièrement la perception que nous avons de nous-mêmes, dans un sens comme dans l’autre.

Il m’a fallu longtemps pour comprendre. Cette phrase disait quelque chose de lui, pas de moi. Il dirigeait une PME en croissance, avec des salariés et des locaux tandis que de mon côté, je travaillais seule, par choix assumé. Nous n’avions ni les mêmes indicateurs, ni les mêmes désirs, ni la même idée de ce que signifie réussir. Nous étions pourtant l’un et l’autre des entrepreneurs.

L’image qui m’aide à le formuler aujourd’hui est marine… Un écosystème vivant n’a pas davantage besoin de ses grands prédateurs que de ses organismes minuscules : retirez le plancton, et tout l’édifice s’effondre, baleines comprises. La question n’est donc jamais la dimension de votre structure, mais ce qu’elle déplace autour d’elle.

Avec le recul, je dirais qu’aucune instance n’est chargée de vous délivrer le titre, et personne ne viendra vous confirmer que vous y avez droit. Cet homme m’a rendu, à son insu, un service considérable : il m’a obligée à mettre des mots sur ma propre définition de l’entrepreneuriat, ce que je n’aurais sans doute jamais pris le temps de faire.

Vous parlez d’un cerveau qui « capte toutes les stations à la fois« , une hyperstimulation souvent vécue comme un handicap professionnel. Concrètement, comment une femme hypersensible peut-elle transformer cette réceptivité en avantage face à un client ou dans une négociation ?

Céline Tirel : L’image que j’emploie est celle d’un poste de radio dont le tuner recevrait tout le spectre en même temps. La plupart des gens choisissent une station et l’écoutent tranquillement alors que nous, nous entendons l’ensemble des fréquences, en continu, avec les parasites que cela suppose.

Pendant mes années de salariat, je n’en ai connu que la face pénible. Un plateau ouvert partagé avec une trentaine de personnes, les conversations téléphoniques qui se chevauchent, les claviers, l’éclairage, les micro-tensions entre les uns et les autres. Mes collègues semblaient puiser de l’énergie dans cette agitation. Moi, j’avais consommé toute ma réserve d’attention avant même d’avoir ouvert un dossier.

Le retournement se produit quand on cesse de vouloir éteindre l’antenne pour apprendre à l’orienter. En rendez-vous, cela ressemble à ceci. Vous présentez votre offre, tout se déroule normalement, et vous percevez un changement infime sur le visage en face de vous. Une contraction d’une demi-seconde, qui signale une réserve que votre interlocuteur ne formulera pas de lui-même. Vos concurrents, eux, iront au bout de leur démonstration sans rien remarquer.

Vous avez la possibilité de faire autre chose : vous interrompre, et nommer ce que vous venez de percevoir. Demander simplement ce qui inquiète, ce qui bloque, ce qui n’a pas été dit. La plupart du temps, la personne se détend d’un coup, parce qu’elle se sent enfin considérée. Vous n’êtes plus en train de vendre mais en train de créer un lien, et c’est parfois cela qui emporte la décision.

Deux précisions honnêtes, tout de même. Cette antenne consomme énormément, donc elle exige de véritables temps de récupération et un environnement de travail choisi, ce que l’entrepreneuriat permet enfin. Et elle comporte un piège : percevoir l’inconfort de l’autre nous pousse à vouloir le dissiper, quitte à concéder une remise que personne n’avait demandée. Percevoir n’oblige jamais à soulager.

Vous consacrez tout un chapitre à l’intuition comme « boussole stratégique« , en vous appuyant sur les travaux d’Antonio Damasio sur les marqueurs somatiques. Comment différencier, très concrètement, une vraie intuition d’une simple peur déguisée avant de prendre une décision business ?

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Hypersensibles et entrepreneur(e)s – Céline Tirel (Ed. Jouvence)

Céline Tirel : Je dois commencer par dire que je me suis trompée souvent… Pendant des années, j’ai pris mes angoisses pour des pressentiments, ce qui m’a coûté quelques mauvaises décisions et un certain nombre de belles occasions manquées.

Les travaux de Damasio donnent une base solide à cette histoire. En observant des patients dont la zone cérébrale associée aux ressentis avait été lésée, il a constaté que leur raisonnement demeurait impeccable alors que leur capacité à choisir avait disparu. Ils comparaient les options indéfiniment sans jamais pouvoir trancher, y compris sur des questions insignifiantes. Ce qui leur manquait, c’était le signal corporel qui fait pencher la balance. Damasio l’a nommé marqueur somatique. Les hypersensibles en produisent davantage que la moyenne, encore faut-il savoir les lire.

Ce qui m’a permis d’y voir clair, c’est d’apprendre à repérer la texture du signal plutôt que son contenu.

Une intuition juste est étonnamment tranquille. Elle se loge plutôt haut dans le corps, elle arrive d’un bloc, et surtout elle ne bouge plus. Votre humeur peut varier, votre journée peut être excellente ou détestable, elle demeure identique. Elle n’argumente pas, elle n’a rien à défendre, car elle indique simplement une direction.

La peur, elle, se signale par un resserrement. Quelque chose se ferme dans la gorge ou dans le ventre, avec une agitation qui monte et redescend au gré de ce qui se passe autour. Son discours est bavard et catastrophiste. La bonne question à se poser, est celle-ci : qu’est-ce que je redoute exactement ? Si un nom vient immédiatement – perdre de l’argent, être jugée, échouer devant témoins – vous avez identifié votre interlocutrice.

Deux autres voix imitent bien l’intuition. Celle qui rejoue un épisode ancien, très mentale, obsédante, et qu’on démasque en se demandant à quoi la situation nous fait penser. Et celle de l’enthousiasme aveugle, tout entière tournée vers le meilleur scénario ; testez-la en cherchant ce qui pourrait échouer, et si rien ne vous vient, méfiez-vous.

Le protocole que j’essaie d’appliquer aujourd’hui est assez simple : quand une décision engage vraiment, je laisse passer une nuit et je réévalue le signal au matin. Ce qui relevait de l’intuition sera resté intact. Le reste aura bougé.

Votre livre aborde de front l’IA comme partenaire, avec cette formule marquante : « l’IA n’est pas un génie, c’est un collaborateur moyen« . Où placez-vous la frontière entre déléguer à l’IA et perdre sa singularité créative ?

Céline Tirel : La ligne, pour moi, passe entre l’exécution et l’intention. Je la formule un peu abruptement dans le livre parce que je crois qu’il faut en finir avec la fascination. Ces outils produisent quelque chose de convenable, de conforme aux attentes moyennes. Tout ce qui doit être singulier, dérangeant ou mémorable relèvera toujours de vous…

J’ai fait l’expérience inverse à mes débuts, en demandant à un outil de rédiger un article de fond à ma place. Le résultat était à la fois impeccablement construit et parfaitement vide. Le genre de texte devant lequel l’œil glisse sans jamais accrocher. J’ai d’abord été déçue, avant de comprendre que je m’y prenais mal : je cherchais un remplaçant là où j’avais un amplificateur.

Trois principes encadrent désormais mon usage :

1. Je conserve la maîtrise des finalités : l’outil peut m’aider à trouver comment faire, jamais à décider pourquoi je le fais.

2. Rien ne sort de chez moi sans repasser par ma main : je structure, réécris, je casse le rythme, je remets mes mots, mes idées et angles, je vérifie que ça sonne comme moi et pas comme n’importe qui.

3. Et je dis à mes clients ce que j’utilise, comment, et jusqu’où. D’ailleurs, cette clarté les rassure systématiquement.

Un exemple pour rendre les choses tangibles. Sur un projet de repositionnement, j’avais accumulé des dizaines de pages de notes prises dans le désordre, des schémas illisibles et une quantité déraisonnable de Post-it. J’ai versé cette matière dans l’outil, non pour qu’il écrive, mais pour qu’il m’aide à repérer ce qui revenait, les motifs que je ne parvenais pas à isoler seule. J’ai eu ma structure en une vingtaine de minutes. Ensuite j’ai fermé l’écran et j’ai écrit. La charpente venait de la machine, tout ce qui fait qu’un texte tient venait de moi.

Le point de bascule se situe le jour où ce que produit l’outil cesse de vous gêner. Tant que vous trouvez le résultat un peu tiède, vous êtes sauve. Le jour où « ça passe » vous suffit, quelque chose a commencé à se déliter…

Et je ne me pose pas en exemple ! Il m’arrive de préférer un outil à un être humain pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’efficacité, simplement parce que c’est moins exposant que de confier un travail à quelqu’un. Je n’ai pas résolu cette contradiction, et je ne crois pas être la seule à l’éprouver.

Vous parlez d’ « entrepreneur sans filet » et de l’importance de se constituer un coussin financier avant même de se lancer. Quel conseil donneriez-vous à une femme hypersensible qui hésite encore à quitter la sécurité d’un poste salarié ?

Céline Tirel : Ce qu’on ne vous précise pas quand vous vous lancez, c’est que personne ne vous rattrape en cas de pépin. Aucun mécanisme ne se déclenche automatiquement quand le mois se passe mal.

Mon premier conseil est donc très terre à terre. Mettez de l’argent de côté pendant que vous êtes encore salariée, et visez trois à six mois de dépenses incompressibles. Ce n’est pas un signe de timidité, c’est vraiment ce qui déterminera votre liberté de décision plus tard. Avec une réserve, vous pouvez refuser un client dont l’attitude vous alarme, prendre trois semaines pour construire une offre correcte, traverser un mois sans signature sans que votre corps se mette en alerte. Sans réserve, vous acceptez tout, et vous connaissez la suite.

Car il y aura des mois creux. Des périodes où le téléphone se tait, où un compte important s’évapore sans un mot d’explication, où le marché se referme précisément là où vous pensiez être installée. Ces phases ne sont pas des échecs mais des respirations, propres à toute activité indépendante, et personne ne nous a appris à les tenir.

Second point, moins souvent formulé : l’incertitude a un coût, et ce coût doit apparaître dans vos tarifs. Quand on baisse ses prix par crainte de sembler chère, on assume seule et en silence tout ce que le salariat prenait en charge. Les congés, la couverture santé, les trimestres de retraite qui se constituaient sans qu’on y pense. Il existe des coopératives d’activité, des mutuelles conçues pour les indépendants, des collectifs qui mutualisent ces protections. Renseignez-vous quand tout va bien, jamais au moment où vous en aurez désespérément besoin.

À celle qui hésite encore, je dirais enfin ceci. La sécurité d’un poste est parfois une croyance très agréable, et la bonne question n’est pas de savoir si vous êtes prête, puisqu’on ne l’est jamais complètement. La question est : combien de mois puis-je financer, et ce délai suffit-il pour tenter quelque chose de sérieux ? Le jour où vous pouvez répondre par un nombre, vous n’avez plus besoin d’audace. Vous avez une méthode.

Une dernière chose : on ne sort pas amoindrie d’une première traversée difficile… On en sort plus rapide, plus lucide, et étrangement plus soi-même.

Le sujet du burn-out traverse tout un chapitre de votre livre, loin de tout misérabilisme ou de toute glorification. Quels sont les tout premiers signaux, souvent minimisés, qu’une entrepreneure hypersensible devrait apprendre à repérer chez elle ?

Céline Tirel : Ceux qu’on écarte le plus facilement sont physiques, précisément parce qu’ils ressemblent à une fatigue banale.

Chez les hypersensibles, le premier signe est en général une amplification des sensations. Le volume sonore devient agressif, la lumière fatigue, une porte qui claque fait sursauter. On met cela sur le compte d’une mauvaise nuit. En réalité, c’est un système nerveux qui n’a plus la moindre réserve d’absorption.

Ensuite le sommeil se déforme, dans un sens ou dans l’autre : impossible de s’endormir, ou envie permanente de dormir. Le corps se raidit en continu, en particulier autour des mâchoires et des épaules, comme s’il anticipait un choc. On attrape tout ce qui passe.

Du côté des émotions, deux tableaux opposés doivent alerter autant l’un que l’autre. Soit l’irritabilité s’installe et la moindre contrariété fait monter les larmes. Soit, et c’est plus préoccupant, plus rien ne provoque quoi que ce soit. J’ai connu ce second cas et j’ai mis un temps considérable à comprendre ce qu’il signifiait. Une absence de ressenti chez quelqu’un qui ressent trop n’est jamais une bonne nouvelle.

Viennent enfin les changements de comportement. On décline les invitations, on repousse ce qu’on faisait volontiers, la concentration s’effrite. Ou bien, à l’inverse, on accélère. C’est le signal le plus difficile à repérer, parce qu’il ressemble exactement à de l’engagement : on multiplie les projets, on remplit chaque créneau, et l’entourage vous félicite pendant que vous vous consumez.

Mon indicateur personnel est plus simple. C’est le moment où je n’ai plus envie de créer quoi que ce soit. La création n’est pas un loisir pour moi, c’est un besoin. Quand l’envie disparaît, quelque chose est déjà entamé.

En tout cas, ne restez pas seule juge. J’ai avec quelques amies entrepreneures un accord tacite de surveillance mutuelle… Nous nous disons les choses quand nous les voyons. On repère toujours l’épuisement d’une autre bien avant le sien.

Vous parlez de « l’art du non stratégique » pour préserver son énergie. Pour une femme qui a grandi en apprenant à être « suradaptée » et à plaire, comment apprend-on concrètement à poser cette limite sans culpabiliser ?

Céline Tirel : C’est sans doute la question la plus épineuse, parce qu’elle ne concerne pas seulement l’entreprise mais tout ce qui a été appris bien avant.

On nous a formées à anticiper les besoins des autres, à lisser, à arranger. Ce réflexe traverse la sphère privée puis vient s’installer dans le professionnel. Je le constate en permanence dans mon activité : quand je consulte plusieurs indépendants pour une même mission, avec un cahier des charges identique et des compétences comparables, les écarts de chiffrage entre les hommes et les femmes sont parfois vertigineux. J’ai reçu un jour deux propositions séparées par un facteur dix. Ce n’est pas une affaire de niveau. C’est une affaire d’autorisation qu’on se donne, ou qu’on se
retire.

Ce qui m’a déverrouillée, c’est de comprendre qu’un refus adressé à l’extérieur est toujours un accord donné à soi-même.

Trois choses fonctionnent, concrètement. Commencez par les refus sans enjeu, ceux qui ne coûtent presque rien : décliner un dessert, ne pas rappeler dans l’instant, laisser un message attendre le lundi. Cela s’entraîne comme n’importe quelle aptitude, et le seuil de difficulté monte tout seul.

Établissez ensuite votre liste de refus non négociables. Une dizaine de situations que vous n’accepterez plus, quelles que soient les circonstances. Un ton méprisant. Un délai intenable consenti pour faire plaisir. Une remise arrachée à la dernière minute. Un client dont vous portez l’angoisse à sa place. L’intérêt d’une telle liste, c’est qu’elle statue en amont, à un moment où vous êtes calme et clairvoyante. Le jour venu, il n’y a plus de délibération, donc plus de terrain pour la culpabilité.

Sachez enfin qu’un refus prend plusieurs formes, ce qui le rend beaucoup moins violent qu’on ne l’imagine. Il peut être définitif. Il peut être différé : le projet vous intéresse, votre calendrier ne le permet pas avant telle date. Ou encore, il peut être conditionnel : pas dans ces termes, mais voici ce qui rendrait un accord possible.

Sur la culpabilité, je ne prétendrai pas qu’elle s’évapore. Elle recule à mesure que vous mesurez ce que vos refus ont rendu possible. Quand j’ai réservé mes vendredis à l’écriture, j’ai décliné des demandes qui tombaient précisément ce jour-là, et je m’en suis longuement voulu. Puis j’ai vu ce qui est sorti de ces vendredis. La culpabilité n’a plus eu grand-chose à me dire.

Votre livre défend un leadership empathique, loin des codes traditionnels du pouvoir. En quoi la sensibilité constitue-t-elle, selon vous, un atout de management plutôt qu’un frein à l’autorité ?

Céline Tirel : Parce que diriger, pris au sérieux, relève moins du commandement que de l’attention portée à ce qui vit autour de soi.

Nous avons hérité d’une opposition absurde entre émotion et compétence. On m’a répété qu’il ne fallait rien décider sous le coup de l’émotion, comme si ressentir suspendait le jugement. Les recherches de Goleman sur un très grand nombre de dirigeants disent l’inverse : à niveau égal, ce qui départage ceux qui réussissent des autres relève de la capacité à identifier ce qu’on ressent, à le réguler sans l’écraser, puis à percevoir ce qui traverse les personnes en face.

En pratique, une sensibilité entraînée donne accès à ce qui n’est pas dit. Vous sentez qu’une réunion sonne creux, qu’une personne de valeur prépare son départ, qu’un désaccord s’installe entre deux membres de l’équipe. Vous intervenez avant que la situation ne coûte cher, ce qui est très exactement la définition d’une compétence managériale.

Quant à l’autorité, je crois qu’il faut distinguer deux choses qu’on confond volontiers. Une autorité fondée sur la crainte obtient de la conformité : les gens font ce qu’on leur demande, exactement, et rien de plus. Une autorité fondée sur la confiance obtient de l’initiative. Ce ne sont pas les mêmes résultats, et ce ne sont surtout pas les mêmes entreprises.

Reste le revers, que je ne veux pas escamoter, parce qu’il guette précisément les personnes dont nous parlons : la tentation de tout prendre en charge. Se croire responsable de l’équilibre intérieur de chacun. Ruminer leurs difficultés la nuit. Faire à leur place pour leur épargner l’effort. Éviter les recadrages par peur de blesser. On s’épuise alors bien plus vite que les personnes concernées, pour un feu qui ne nous appartient pas.

Le garde-fou que j’ai trouvé vient du travail social : tenir l’espace. On n’endosse pas le problème de l’autre, on ne le résout pas à sa place. On reste disponible et stable, comme un arbre dont l’ombre ne pose aucune condition à qui vient s’y asseoir. J’offre le cadre, je ne prends pas la charge.

Et je préfère être franche : sur le management d’équipe, je suis loin d’avoir tout compris…

J’ai dirigé sur certains projets, j’apprends encore, et j’ai interrogé pour ce chapitre des personnes bien meilleures que moi sur ce terrain précis. Ce sont des questions que mes lecteurs et moi allons continuer de travailler ensemble.

Vous écrivez en conclusion : « vous n’avez jamais été trop sensible, vous avez toujours été exactement ce qu’il fallait. » Quel serait votre message pour les entrepreneures qui nous lisent ?

Céline Tirel : J’ai écrit cette phrase pour l’adolescente que j’ai été. Celle qui devenait blanche quand on lui demandait de venir au tableau, au point de sentir son cœur cogner jusque dans ses tempes. Celle qui a passé des années à porter un personnage si bien ajusté qu’elle avait fini par le confondre avec elle-même.

À celle qui me lit et se demande si elle a le droit, je voudrais dire trois choses :

  • La première, c’est que le doute ne partira pas, et que ce n’est pas un problème. Il se transforme, il cesse d’attaquer votre identité pour devenir le simple indice que ce que vous faites compte à vos yeux. Les gens indifférents ne doutent jamais. Si vous hésitez, c’est que vous tenez à quelque chose.
  • La deuxième, c’est qu’on n’obtient pas la vie qui nous convient en se conformant à ce qu’on attend de nous. On l’obtient en cessant de le faire. Cela m’a demandé des années, des détours, plusieurs effondrements partiels et autant de reconstructions lentes…
  • La troisième est une invitation, car quelque part en ce moment même, une autre femme est arrêtée exactement là où vous étiez. Elle perçoit le monde avec une acuité que peu de gens partagent, et elle en conclut qu’elle n’est pas faite pour cet univers. Faites pour elle ce que d’autres ont fait pour vous sans même le savoir : un livre trouvé au bon moment, une phrase entendue au passage, un regard qui vous a considérée comme légitime avant que vous n’y croyiez vous-même.

Laissez la porte ouverte derrière vous. Avancez avec votre voix qui tremble encore parfois et vos formulations imparfaites, parce que ce sont exactement celles-là qui atteignent les gens. Personne n’a jamais été bouleversé par quelqu’un qui avait tout résolu.

La perfection rassure mais c’est la vérité qui déplace les choses. Vous n’avez jamais été trop sensible, vous avez toujours été exactement ce qu’il fallait…

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