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Inventer la mondialisation de demain… Entretien avec Nicolas Bouzou.

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Penser le monde d'après la crise sanitaire Covid 19, c'est l'ambition de Nicolas Bouzou qui vient de publier Inventons la mondialisation de demain ( Editions de l'Observatoire). Entretien.

Cette crise finalement si on la résumait c’est une crise d’une certaine mondialisation et de l’évolution de notre rapport à la mort, une mort qu’ on ne supporte plus ? 

Il y a en fait deux nouveautés dans cette crise mais avant cela il faut noter que les épidémies mondiales ont toujours existé. Thucydide a raconté l’épidémie de peste sous l’antiquité grecque et le moyen-âge a été traversé d’épidémies ainsi que le 19 ème siècle et le début du XX ème siècle. Nicolas Bouzou

Les épidémies préexistaient au capitalisme industriel et à la mondialisation qui s’est développé à partir de la renaissance. A partir du moment où les humains se sont déplacés au-delà de ses frontières, il y a eu des épidémies. Les paléoanthropologues l’expliquent très bien, l’homme est sorti d’Afrique, il y a environ 200 000 ans et cette mobilité, c’est elle qui fait des épidémies.

L’épidémie actuelle a deux caractéristiques qui sont-elles nouvelles, la première, sa rapidité de diffusion car nous sommes dans un monde globalisé, interconnecté ou le transport aérien a eu un rôle majeur. Il y a une accélération des flux permis par le transport aérien, il est d’ailleurs intéressant de voir que les pays qui ont combattu avec succès le Corona Virus, vivent une seconde vague importée.

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La deuxième spécifité, c’est notre rapport à la mort ou plutôt notre rapport à l’humain qui a changé. En réalité depuis le 19 eme siècle nous faisons face à une sacralisation de l’humain, c’est important car cela veut dire que la vie humaine est devenue une fin en soi et qu’elle doit être protégée. Nous avons consciemment organisé la plus forte récession depuis 1940 avec pour conséquence un appauvrissement collectif pour permettre de protéger les plus vulnérables car lorsque vous regardez les taux de mortalité, ils progressent fortement avec l’âge. La moitié de l’humanité s’est mise d’accord pour organiser un appauvrissement général pour sauver des vies humaines.

C’est paradoxal, nous avons sacralisé la vie humaine mais en même temps notre système de santé n’était pas préparé ? Nicolas Bouzou

Je pense que nous sommes très tôt dans l’épidémie pour tirer des bilans sur les pays qui ont le mieux fait d’un point de vue sanitaire.

Sinon, pour revenir à cette question du manque d’argent mis sur le système de santé, il y a eu une rationalisation de l’argent injecté dans la santé car nous pensions et j’en faisais partie que nous en avions fini avec l’âge des infections et rentrions plutôt dans les maladies chroniques. Nous étions un certain nombre à réfléchir aux évolutions du système de santé à l’aune de ce diagnostic : la sortie des maladies aigües et une entrée dans les maladies de longue durée. Nous n’avons pas suffisamment eu à l’esprit le fait qu’il pouvait y avoir des épidémies mondiales. Nicolas Bouzou

Cette crise signe la fin d’une certaine mondialisation, quels seront les contours, les objectifs de la mondialisation de demain ?  Nicolas Bouzou

D’une part, ce qui dysfonctionne dans la mondialisation, ce sont certains aspects de la mondialisation économique et financière, je pense qu’il ne faut pas remettre la mondialisation en cause car pour moi, c’est un signe de maturité civilisationnelle, le fait de voyager, d’échanger des biens, des services, c’est quelque chose de bien en soi, cela fait partie de l’histoire humaine. Ce qui dysfonctionne et qui est apparu au grand jour, c’est que nous étions trop dépendants de certaines sources d’approvisionnement quand on voit notamment que 90% de la pénicilline est fabriquée en Chine par exemple, c’est un énorme problème, c’est le sens commun. On a fait jouer en fait ce que l’on appelle en économie le principe des avantages comparatifs, tous les pays se sont spécialisés dans ce pourquoi ils étaient bons, c’est assez efficace d’un point de vue économique, cela baisse les prix pour les consommateurs mais quand vous avez une crise de cette ampleur avec des ruptures de production dans certains pays, nous nous retrouvons en grande difficulté.

Il y a deux types de solutions, pour les biens essentiels essayer de mettre en place des relocalisations et pour ce qui ne relève pas des biens essentiels mais qui reste important c’est d’arriver à diversifier nos sources d’approvisionnement. Au fond, ce n’est pas très grave que la France ne produise pas de pénicilline, ce qui est grave c’est d’être totalement dépendant de la Chine.

Quel nouveau rôle doit-on encore donner aux organisations internationales ? 

Je pense que c’est une grave erreur de les remettre en cause. Dans un monde interconnecté, on a besoin de régulation mondiale et donc d’institutions supra nationales. Cette crise doit nous amener non pas à supprimer, par exemple l’OMS, mais plutôt en corriger ses dysfonctionnements et au contraire renforcer son pouvoir de régulation. La position isolationniste de l’administration Trump et d’autres gouvernements est une grave erreur, il faut justement renforcer le multi-latéralisme. Nous avons plus que jamais besoin de l’OMS, de l’OMC et de l’Union Européenne.     

Vous plaidez au-delà de la redéfinition des priorités nationales pour une Europe Puissance : économiquement afin qu’elle puisse jouer un rôle géopolitique. On a vu au contraire un repli sur les frontières et un temps de latence dans la prise de décision au niveau européen, l’Europe n’est-elle pas condamnée ? Et quelles doivent être aujourd’hui ses priorités ?  Nicolas Bouzou

L’UE met du temps au démarrage, on avait constaté cela déjà en 2008, et après elle fait des choses mais ce qui reste dans l’esprit des gens c’est ce retard qui a été pris au début.

Elle a failli sur les questions sanitaires mais sur le plan économique et financier, il y a des choses tout à fait remarquables qui ont été mises en place : l’extension du mécanisme européen de stabilité, la mise en place d’un fonds pour soutenir le chômage partiel dans les pays, le projet de plan de relance lorsqu’on sera sorti du déconfinement, le rôle accrû de la banque européenne d’investissement sont aujourd’hui de très grandes avancées pour l’Union Européenne et pour la zone euro en particulier.

Après, est-ce la fin de l’Union Européenne ? Oui potentiellement si elle n’est pas à la hauteur dans cette crise et si les gens surtout le considèrent, elle sera remise en cause.

Ceci dit pour nuancer cela, j’observe que les gouvernements les plus en difficulté sont ceux dirigés par des populistes : le Royaume-Uni, le Brésil, Les Etats-Unis, l’Italie. A l’inverse, la cheffe de gouvernement qui est reconnue pour avoir le mieux géré la crise, c’est Angela Merkel en Allemagne, c’est à dire la plus antipopuliste des grands dirigeants du monde.

Au regard des chiffres, les pays les plus atteints semblent aussi les pays les plus libéraux, ceux où il y a une disparité très forte de revenus, entre les très riches et les très pauvres, on pense aux Etats-Unis à la Grande Bretagne, ne faut il pas un retour de l’état ?

Tout à fait. Et, d’ailleurs, j’ai alerté très tôt au début de la crise sur la situation des Etats-Unis et sur le fait que le degré invraisemblable d’inégalités de revenus, de patrimoine mais aussi culturel mettait les Etats-Unis en danger sanitaire, eu égard au système de santé qui est un système avec des pôles d’excellence qui sont les meilleurs au monde mais où des millions d’américains ne sont pas couverts par une assurance santé. Je trouve le système américain avec ses inégalités, dangereux sur le plan social, économique et aussi sanitaire car il est inefficace. Je rappelle d’ailleurs que les Etats-Unis ont la dépense de santé en ratio du PIB la plus élevée au monde.

Je suis pour ma part favorable à une économie sociale de marché qui est un terme qui date de l’après-guerre en Allemagne et qui avait été repris par Adenauer car dans Economie sociale de marché, vous avez tout. Une économie de marché, libérale mais une économie sociale où on met en place des structures pour soutenir les plus fragiles tout en restant dans le cadre d’une démocratie libérale, c’est à dire un état de droit.  Nicolas Bouzou

Quelles politiques mettre en place pour corriger les effets négatifs de la mondialisation qui mène dans les pays développés à une paupérisation de la classe moyenne ? 

Mon idée est un grand plan de réindustrialisation au niveau européen encore plus que les relocalisations que je vois plus pour des questions d’indépendances notamment pour la pharmacie et l’agroalimentaire.

En revanche dans les domaines des technologies, de la 3 ème révolution industrielle avec tout ce qui est induit par la convergence des robots, de l’intelligence artificielle, le numérique, là, il y a un champ extraordinaire d’industrialisation car il y a de nouveaux produits dans le domaine de l’environnement, de la transition énergétique, des transports, de la santé, du spatial donc il y a de la matière pour un plan de réindustrialisation de l’Europe.

Mais cela passera par trois choses: une évolution du droit de la concurrence européenne afin de sortir du dogme de la concurrence pure et parfaite et aller vers une politique de concurrence qui permette l’émergence de grands champions dans ces domaines, une politique industrielle différente d’achats publics et des actions de formations professionnelles qui soient beaucoup plus orientées vers les secteurs industriels. Je parle donc plus d’un réarmement de l’Europe plutôt que de construire des lignes Maginot et du protectionnisme.

Ne faut-il pas aussi redéfinir nos priorités économiques et penser le monde d’après en encourageant clairement la « Green Economy » ? 

Oui bien sûr ! Et d’ailleurs il y a eu un débat européen sur la question des conditionnalités pour les grandes entreprises que l’on va recapitaliser et j’y suis tout à fait favorable. Plus qu’un green deal, je suis favorable à une mesure qui est la taxe carbone aux frontières ce qui va en plus nous aider pour la réindustrialisation et la relocalisation car aujourd’hui on se rend compte que le marché européen du carbone ne marche pas car les prix du carbone sont très bas, ce qui est normal puisqu’il n’y a pas de demande en récession industrielle.

A l’avenir, il faut arriver à faire de la croissance qui lutte contre le dérèglement climatique.  

Quels sont les secteurs qui vont sortir gagnants ?

C’est évidemment tout ce qui numérique puisqu’on met en place pour longtemps cette économie de la distanciation physique mais le problème c’est que de toutes les entreprises que nous avons utilisées, il n’y en a qu’une seule qui est européenne c’est doctolib et c’est dramatique. Ce sont les GAFAM ( Google, Facebook, Apple, Apple, Microsoft) qui contrôlent les tuyaux. Nous allons vivre de plus en plus chez nous jusqu’au vaccin au moins, donc il y aura des acteurs gagnants, c’est par exemple le grand retour des media traditionnels.

Propos recueillis par Véronique Forge Karibian

Nicolas Bouzou, Inventons la mondialisation de demain, Coll Et Après ( Ed Les éditions de l’Observatoire)

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