Réussir un entretien de recrutement ne relève ni de l’improvisation ni du hasard. Préparation, alignement, gestion du stress, biais de genre : dans cet entretien approfondi, Claude d’Estais, experte de l’accompagnement professionnel et auteure de « S’entraîner à l’entretien de recrutement… même à la dernière minute » (nouvelle édition enrichie 2026 Editions Eyrolles), livre une lecture fine et concrète de cet exercice à fort enjeu. Elle partage des outils pragmatiques et des clés de compréhension essentielles, en particulier pour les femmes qui souhaitent assumer leur parcours, se positionner avec justesse et convaincre sans se justifier.
Vous affirmez qu’un entretien de recrutement n’est jamais un exercice d’improvisation. Pourquoi la préparation reste-t-elle, selon vous, la clé absolue pour faire la différence ?
Claude d’Estais : S’entraîner et se préparer avant un entretien de recrutement est fondamental. Il s’agit de se mettre en ordre de bataille : identifier ses forces, ses atouts, mais aussi ses faiblesses, afin de construire un discours clair, structuré et précis… donc impactant.
Avec mes clients, j’utilise souvent la métaphore du rangement d’une armoire pour illustrer ce travail de préparation. Je leur explique : « Nous allons trier ensemble votre garde-robe : pulls, chemisiers, pantalons, jupes et robes. Nous les plierons et les rangerons soigneusement, par catégories et par couleurs. Vous aurez ainsi une vision claire de ce que vous possédez, de vos atouts, et de ce qui peut vous manquer. »
Ce travail permet de produire un discours affûté et percutant, adapté à un grand nombre de questions en entretien. Vous pourrez alors aller chercher, sans hésitation, le « pull bleu turquoise » parfaitement ajusté à la question posée, sans désorganiser toute votre armoire. Et si une question appelle une réponse que vous n’aviez pas anticipée, vous pouvez « improviser sereinement » en combinant intelligemment ce que vous avez déjà.
À ceux qui estiment que la préparation nuit au naturel, je réponds que les acteurs sont d’autant plus naturels sur scène qu’ils ont appris et répété leur texte.
Enfin, une préparation solide facilite considérablement la gestion du stress. S’entraîner et appliquer des procédures est le quotidien d’unités comme le GIGN : lorsqu’elles interviennent dans des situations extrêmes, elles peuvent apporter les meilleures réponses précisément parce qu’elles se sont préparées en amont.
Vous placez l’alignement comme premier facteur de succès en entretien. En quoi le fait d’être clair avec soi-même change-t-il concrètement la perception du recruteur ?
Claude d’Estais : Être aligné, c’est savoir qui l’on est, ce que l’on veut, ce que l’on ne veut pas et ce que l’on apporte. Cette clarté intérieure se ressent immédiatement en entretien : le discours est fluide, cohérent, structuré. Le recruteur perçoit alors une candidate crédible, lisible et fiable, capable de se positionner clairement. L’alignement rassure, car il donne le sentiment d’une personne consciente de sa valeur et de sa place.
À l’inverse, un manque d’alignement se traduit souvent par des réponses floues ou contradictoires, qui installent le doute dans l’esprit du recruteur.
Vous rappelez que recruter est avant tout un acte à risque pour l’entreprise. Comment les candidates peuvent-elles intégrer cette réalité pour ajuster leur posture en entretien ?
Claude d’Estais : Il est utile de rappeler aux candidats, souvent stressés, que leur interlocuteur l’est fréquemment tout autant. Un recrutement représente un coût important pour une entreprise et un réel manque à gagner en cas d’échec.
Par ailleurs, savoir recruter, construire et développer une équipe est devenu une compétence clé du management, directement intégrée à l’évaluation de la performance des managers.
Dans ce contexte, il est essentiel pour une candidate de rassurer le recruteur, non seulement sur sa capacité à réussir dans la fonction, mais aussi sur sa faculté à s’intégrer dans l’équipe et à partager les valeurs de l’entreprise.
Beaucoup de femmes abordent encore l’entretien comme un exercice de justification de leur parcours. Pourquoi cette posture peut-elle les desservir, et comment en sortir ?
Claude d’Estais : Si les femmes ont plus tendance que les hommes à justifier leur parcours, c’est souvent parce qu’elles estiment que certains choix – maternité, congé parental, reconversion – ne correspondent pas aux attentes de l’entreprise.
Pourtant, ces choix peuvent aussi traduire une capacité à décider, à s’engager, à assumer ses priorités, et à respecter profondément la valeur du travail. Vouloir à tout prix se justifier peut, à l’inverse, être perçu comme un aveu de faiblesse.
Mon conseil est simple : poser ses choix, sans chercher à les justifier excessivement. Comme le dit l’adage, « qui se justifie, s’accuse ».
Dans votre expérience, quels sont les biais les plus fréquents auxquels les femmes sont confrontées en entretien de recrutement aujourd’hui ?
Claude d’Estais : Les biais les plus fréquents concernent encore la disponibilité supposée des femmes, les absences liées à la maternité ou la capacité à concilier vie professionnelle et vie personnelle.
Un biais plus subtil concerne également la perception de l’ambition. Lorsqu’un homme exprime clairement ses objectifs, il est souvent perçu comme moteur. Lorsqu’une femme adopte la même posture, elle peut être jugée trop exigeante ou, paradoxalement, manquer d’ambition si elle se montre plus mesurée.
Vous consacrez une partie de votre ouvrage aux questions à caractère discriminatoire. Comment une candidate peut-elle y répondre sans se mettre en difficulté ni renoncer à ses limites ?
Claude d’Estais : Malgré les législations en vigueur, certaines questions portant sur leur âge, la situation familiale ou la maternité continuent d’être posées en entretien aux femmes. Face à ce type de questions, il est important de ne pas se tromper pas sur l’intention de votre recruteur. Souvent, il peut arriver pour faire du « small talk » que des recruteurs posent des questions sans réaliser leur caractère potentiellement discriminatoire. Dans ce cas de figure, l’intention première n’est pas de discriminer.
Cela étant dit, toute information donnée pourra être utilisée. Il est donc essentiel de peser sa réponse. Face à une question clairement discriminatoire, le mieux est d’y répondre de manière directe et très synthétique, sans entrer dans des détails personnels, afin de recentrer rapidement l’échange sur le terrain professionnel, sans adopter une posture défensive.
Vous accordez une place centrale à la gestion du stress. Peut-on réellement transformer le stress en levier de performance lors d’un entretien ?
Claude d’Estais : Le stress est une réaction d’adaptation à une situation perçue comme menaçante. À dose modérée, il mobilise nos ressources et stimule nos capacités intellectuelles.
Lorsqu’il devient excessif, le corps “lâche” certaines fonctions non vitales : digestion, langage, gestuelle… Ces manifestations (mains moites, bégaiement, sourire crispé) sont désagréables et amplifient le stress.
D’où l’importance, là encore, de la préparation. Une bonne préparation permet de transformer le stress en un véritable levier de performance. Ce stress devient alors un moteur, comparable au trac des grands acteurs avant d’entrer en scène : indispensable pour être non pas bonne, mais très bonne en entretien.
Vous évoquez le silence comme un outil stratégique souvent sous-estimé. En quoi le silence peut-il devenir une forme de pouvoir dans l’échange avec le recruteur ?
Claude d’Estais : Le silence est un outil puissant. Dans notre culture, il est socialement difficile de couper la parole. Laisser des silences permet au recruteur d’intervenir naturellement, d’exprimer ses attentes et d’orienter l’échange.
Un entretien interactif crée un climat positif et favorise l’implication du recruteur dans votre candidature. Le silence, bien utilisé, met aussi vos propos en valeur. Comme en musique, un discours sans silences devient vite inaudible.
Vous invitez les candidates à travailler leurs “zones d’ombre”. Pourquoi est-il risqué de les ignorer, même lorsqu’on se sent expérimentée et légitime ?
Claude d’Estais : Vos zones d’ombres sont souvent des points sur lesquels nous ne sommes pas totalement alignées avec nous-mêmes : mobilité géographique, équilibre de vie pro/perso, ambitions réelles…
Chaque individu à ses propres zones d’ombres. Ne pas les travailler, c’est prendre le risque qu’elles surgissent de manière incontrôlée en entretien, créant une dissonance perceptible pour le recruteur. Sous stress, l’inconscient peut venir saboter très efficacement le message que l’on souhaite faire passer.
Pour le recruteur, c’est une note dissonante qui génère chez lui immédiatement le questionnement suivant :
- Pourquoi cette candidate me parle-t-elle de ce sujet ?
- En quoi cette réponse est-elle en rapport avec ma question et le fil de notre entretien ?
- Pourquoi cette candidate vient-elle de dire exactement le contraire de ce qu’elle m’a dit il y a quelques minutes ?
- Pourquoi cette candidate exprime-t-elle avec sa gestuelle un comportement complètement en contradiction avec ce qu’elle est en train de dire ?
Votre inconscient sous stress a en effet la capacité à venir torpiller de façon très efficace les messages que vous êtes en train de faire passer. Bien gérer son inconscient pour qu’il reste à sa place n’est pas une question de légitimé, mais de travail sur soi. Les situations à forts enjeux sont typiquement celles où vos capacités de contrôle fonctionnent moins bien… Et donc se révèlent des occasions parfaites pour que votre inconscient se manifeste !
Si vous deviez donner un seul conseil à une femme qui hésite à se positionner sur un poste ambitieux, quel serait-il ?
Claude d’Estais : Mon conseil serait de ne jamais vous demander ce qu’il lui manque pour réussir pleinement dans un poste. L’important est d’identifier les nombreux atouts sur lesquels vous pouvez vous appuyer et les utiliser.