Anxiété au féminin : comprendre et apprivoiser son inquiétude

Anxiété au féminin

Charge mentale, perfectionnisme, peur de ne jamais en faire assez… L’inquiétude touche davantage les femmes, et pas par hasard. Jean-Louis Abrassart, auteur de Je m’inquiète trop aux éditions Guy Trédaniel, décrypte les ressorts profonds de cette anxiété silencieuse et propose des pistes concrètes pour ne plus la subir.

Les femmes sont statistiquement plus touchées par l’anxiété que les hommes. Biologie ou injonctions sociales ?

Jean-Louis Abrassart : On évoque souvent des facteurs hormonaux qui rendraient les femmes plus sensibles au stress et à l’inquiétude mais, pour moi, clairement les injonctions sociales pèsent très lourd. On demande encore souvent aux femmes d’être tout à la fois : performantes au travail, présentes pour leurs proches, attentives aux autres, organisées, disponibles… tout en étant disponibles et souriantes. Une femme doit batailler beaucoup plus. Une plus grande pression sociale, plus de charge mentale que pour les hommes.

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Et l’éducation traditionnelle des filles qui y a beaucoup contribué. À cela s’ajoute l’inquiétude du regard des hommes, de leurs réactions à leur réussite, plus généralement même, à leurs comportements et à leur apparence. Tout cela entraine que les femmes sont davantage amenées à se questionner, à douter, à se remettre en cause. Ce n’est pas forcément que les femmes sont plus touchées par l’anxiété… mais qu’elles sont davantage exposées à des situations qui alimentent l’inquiétude.

Perfectionnisme et efficacité professionnelle vont souvent de pair chez les femmes. Comment sortir du piège de l’inquiétude sans perdre ce qui fait leur force ?

Jean-Louis Abrassart : Vouloir bien faire est une force jusqu’au moment où cela devient une pression intérieure permanente. J’ai remarqué que beaucoup de femmes développent une grande exigence envers elles-mêmes. Ce qui les rend efficaces, fiables, engagées… et c’est un facteur essentiel de leur réussite.

Mais cette exigence peut facilement basculer en inquiétude : peur de ne pas en faire assez, de ne pas être à la hauteur, de décevoir. Sortir du piège, ce n’est pas renoncer à cette exigence, c’est différencier et réguler. Faire la différence entre viser la qualité et vouloir tout faire parfaitement, entre faire de son mieux et ne jamais se sentir suffisante. Conserver ce qui fait la force : le sérieux et l’implication ; et relâcher ce qui nourrit l’inquiétude : le besoin de validation, l’appréhension de l’erreur. La performance durable, ce n’est pas d’en faire toujours plus, c’est de savoir ce qui est nécessaire.

À quel moment le souci constant pour les autres – enfants, équipe, partenaire – devient-il le signe qu’on s’oublie soi-même ?

Jean-Louis Abrassart : C’est simple à repérer, c’est quand ça n’apporte plus de satisfaction mais que ça épuise. Se soucier des autres est une force, cela nourrit les relations, renforce les liens. Cela devient un problème quand l’attention aux autres n’est plus un choix mais une réponse automatique, souvent guidée par l’inquiétude : vouloir que tout se passe bien, éviter les conflits, prévoir les besoins.

Alors on anticipe en permanence, on prend en charge à la place des autres, on organise, on porte… parfois avant même qu’on nous le demande. Comme si tout ne reposait que sur nous. Et on ne s’accorde plus ce qui est bon pour soi. A ce moment là on n’est plus seulement dans le souci de l’autre, on est dans le contrôle. On ne s’oublie pas parce qu’on donne trop, mais parce qu’on n’arrive plus à lâcher.

Cette voix intérieure qui dit en permanence que ce n’est « jamais assez bien« , comment la rendre moins tyrannique ?

Jean-Louis Abrassart : Ce n’est jamais assez bien, un des principaux boosters d’inquiétude. C’est ainsi que j’appelle dans mon livre ces voix intérieures qui deviennent tyranniques quand on les prend pour des vérités. La première étape c’est le réflexe de prendre de la distance : se dire « ce n’est pas moi, c’est un jugement ». Cela peut paraître simpliste mais c’est essentiel. Tant qu’on fusionne avec cette voix, elle nous contraint. Ensuite il s’agit de la questionner : Sur quoi est-ce que je me base objectivement pour dire cela ?

Est-ce que cette phrase est réellement bonne pour moi ? Souvent on se rend compte qu’elle est disproportionnée, voire injuste. Enfin, on peut s’interroger plus profondément : redéfinir ce que « suffisant » veut dire pour soi. Arrêter de courir après un idéal inatteignable, et exténuant, pour revenir à quelque chose de plus juste, de plus humain, et qui garantira une efficacité sur le long terme.

Pour une femme active qui ne peut pas se déconnecter, quelles sont les premières mesures d’urgence contre l’infobésité ?

Jean-Louis Abrassart : L’enjeu de l’infobésité c’est de reprendre la main sur ce qu’on laisse entrer. Quand je parle d’hygiène numérique, ce n’est pas l’exposition qui pose problème, c’est de ne pas réguler. La question est : est-ce que tout ce que vous regardez mérite votre attention ?

Alors d’abord réduire le bruit inutile : couper les notifications non essentielles, limiter les canaux d’information à quelques-uns de qualité, décider quand on consulte ses messages au lieu d’y réagir en continu. Et on peut installer des micro-pauses pour éviter la surcharge : 1 à 2 minutes sans écran entre deux tâches, une respiration profonde avant d’ouvrir un mail.

Et finalement, se donner des limites claires à des moments clés : le matin, retarder la consultation de ses mails ; le soir, ne pas scroller après une certaine heure. L’idée c’est d’éviter d’être en permanence en réaction.

Comment distinguer l’inquiétude qui protège de celle qui paralyse, surtout quand les enjeux professionnels sont forts ?

Jean-Louis Abrassart : La différence ne tient pas à l’intensité de l’inquiétude mais à ce qu’elle produit. Une inquiétude utile reste reliée au réel, elle part d’un signal clair, se concentre sur un point précis et vise à déboucher sur une action. A l’inverse une inquiétude paralysante n’envisage plus seulement la situation concrète, elle sur interprète, envisage dans tous les scénarios possibles, privilégie les issues négatives. D’où la question qu’on peut se poser : Est-ce que mon inquiétude m’aide à agir ou est-ce qu’elle m’éloigne de l’action ?

Nous pouvons aussi nous rappeler que, quoique nous décidions, quoique nous fassions, nous pouvons réduire l’incertitude mais jamais la supprimer. L’inquiétude utile se concentre sur ce qui est à notre portée, l’inquiétude paralysante cherche à maitriser ce qui ne l’est pas.

Quel est l’exercice le plus simple que vous recommanderiez à une femme débordée qui n’a « pas le temps » de prendre soin d’elle ?

Jean-Louis Abrassart : D’abord revenir au corps, puis un exercice d’écriture à la main, pas au clavier. J’insiste sur un point dans mon livre : quand on est débordé il faut « sortir de sa tête ». Concrètement prendre 3 respirations profondes : 4 temps pour inspirer, 1 temps de pause poumons pleins, 6 temps pour expirer. Puis un stylo, une feuille et 3 minutes, pas plus, pour écrire tout ce qui préoccupe.

Maintenant regardez ce qui vous avait écrit : Qu’est-ce qui dépend de vous là, maintenant ? Qu’est-ce qui peut être planifié ? Qu’est-ce qui ne dépend pas de vous ? Cet exercice d’écriture n’est pas un outil d’organisation, c’est un outil de désaturation mentale. Ce qui pèse, ce n’est pas forcément tout ce que l’on a à faire, c’est de tout garder en tête.

Vous prônez « faire la paix » avec son inquiétude plutôt que de s’en débarrasser. N’est-ce pas demander aux femmes d’accepter de souffrir ?

Jean-Louis Abrassart : Non, c’est même l’inverse. Demander aux femmes de se débarrasser de leur inquiétude ce serait leur imposer une exigence de plus. Surtout dans des contextes exigeants où elles doivent déjà être performantes, où on leur demande de ne pas montrer de fragilité. Devraient-elles, en plus, être sereines en toutes circonstances ? Dans Je m’inquiète trop, je défends l’idée que l’inquiétude est légitime, bien plus, qu’elle est féconde. Le problème n’est pas de la ressentir, c’est de la laisser nous déborder ou de croire qu’on ne devrait pas l’éprouver.

Dans des environnements professionnels exigeants, avec des responsabilités multiples, il est normal d’être sous tension, de s’inquiéter. Faire la paix avec son inquiétude ce n’est pas la subir, c’est la comprendre, savoir la contenir et décider ce qu’on en fait pour plus d’efficacité, de clarté et d’éthique.

Ce livre est né d’une conversation avec votre fille. Qu’est-ce qu’elle vous a appris sur la façon dont les jeunes femmes vivent l’inquiétude aujourd’hui ?

Je m'inquiète trop - Jean Louis Abrassart (Ed. Guy Trédaniel)
Je m’inquiète trop – Jean-Louis Abrassart (Ed. Guy Trédaniel)

Jean-Louis Abrassart : Oui, nous avons travaillé ensemble à ce livre avec ma fille d’une trentaine d’années, consultante en entreprise. Ce qui ressortait de nos échanges c’est combien l’inquiétude est grande chez les jeunes, et à quel point elle est silencieuse et permanente. Cela m’a donné le sentiment que les jeunes vivent constamment sous pression, qu’ils ont peur de ne pas faire les bons choix, et surtout, à la différence de ma génération, qu’ils ont peur de ne pas avancer assez vite. Et pour une jeune femme la difficulté de « réussir » tout à la fois, progresser dans le travail, s’établir en couple, fonder une famille.

Tout se bouscule dans une sorte d’urgence et engendre une auto-exigence constante. Comme si l’accélération de la société et, paradoxalement, la multiplication des possibles donnaient moins le droit à l’hésitation et aux tâtonnements, ne permettaient plus de « se hâter lentement ».

Par quoi commence-t-on concrètement, dès demain matin, pour ne plus être dominée par son inquiétude ?

Jean-Louis Abrassart : Trois gestes simples pour se préparer à mieux gérer son inquiétude : un d’hygiène numérique, un pour le corps, un pour l’esprit. Tout d’abord ne pas ouvrir son téléphone dès le réveil, l’ouvrir seulement après les 3 gestes.  Deuxièmement installer du calme avec un exercice respiratoire : 5 minutes à expirer dans le rythme 5-5, enchainer fluidement 5 temps pour inspirer, 5 temps pour expirer. Troisièmement un point de clarté mentale avec une question simple à se poser : Qu’est-ce qui est important aujourd’hui ? Qu’est-ce qui est urgent ?

L’inquiétude s’engouffre dans le flou et l’important qu’on laisse de côté au profit de ce qui semble urgent. Et déterminer 1 à 3 priorités, pas plus. Ces trois gestes sont simples mais ils changent la dynamique de la journée. Le sujet n’est pas de supprimer l’inquiétude mais de ne pas la laisser diriger nos vies. C’est le thème central de mon livre.

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