Le 12 juin, le Forum pour l’investissement responsable (FIR), association agrégeant sociétés de gestion, ONG ou autres parties prenantes du sujet, tenait un point d’étape autour de la féminisation des instances dirigeantes. Voici un tour d’horizon des principaux axes de réflexion évoqués.
L’importance du seuil des 30%
En préambule, il a été rappelé qu’afin de disposer d’une influence potentielle, les femmes devaient être présentes en une proportion suffisante correspondant à 30% minimum au sein d’un groupe, notamment s’agissant des comités de direction et conseils d’administration. « Sinon, les minorités agissent comme des tokens, » a ainsi assuré Emilien Guilbaud, analyste ESG pour la société de gestion Exane AM et membre du 30% Investor Group.
« Cela signifie qu’elles peuvent avoir une forte visibilité, mais un poids quasi-nul sur les décisions d’un groupe, » a ajouté l’expert. D’où le développement du club 30%, « créé au Royaume-Uni en 2010 avec pour but d’encourager les entreprises du FTSE 100 à atteindre au moins un tiers de femmes dans les instances de gouvernance. Le concept s’est développé dans le monde, et en France à travers le 30% Investor Group. »
Cette initiative encourage aussi la présence des femmes dans les postes de direction des fonds d’investissement.
Contrer le syndrome de l’imposteur par le quota
Viviane de Beaufort, professeure chercheur à l’ESSEC Business School, a rebondi en citant le lien entre la proportion suffisante (30%) et le syndrome de l’imposteur qui peut conduire à une attitude d’évitement. Syndrome théorisé par le psychologue social Serge Moscovici : « Travaillant sur les répercussions des quotas imposés dans les universités américaines pour y faire rentrer des minorités ethniques, il a pu démontrer que, très minoritaires au sein d’un groupe imposant ses codes, les étudiants issus des quotas n’osaient pas intervenir (stratégie d’évitement). La pédagogie américaine reposant en grande partie sur la participation, leurs résultats étaient décevants. »
Viviane de Beaufort fait le parallèle avec le comportement de femmes en minorité dans les espaces de décision et justifie doublement les quotas : 30% permet à une minorité d’exister, et limite le phénomène de la suradaptation: « Etre ultra minoritaire peut conduire en effet à une suradaptation à la majorité, c’est ainsi que des femmes de la génération précédente, la mienne, ont pu se conduire en reines des abeilles, ayant adopté, voire caricaturé les comportements dominants masculins : nombre de femmes inférieures hiérarchiquement ont été victimes d’un comportement très dur de leurs supérieures féminines. »
Espaces d’influences versus espaces de décision
Dans le cadre de cette conférence organisée par le Forum pour l’investissement responsable (FIR), était interrogé le lien possible entre féminisation et ambition ESG. Viviane de Beaufort a constaté, dans des travaux menés avec Hicham Ben Chaib que, contre intuitivement, il n’y a pas de corrélation évidente.
En revanche, « les femmes sont en mesure de déployer une ambition ESG quand elles n’occupent pas les postes qui y sont liés, mais les postes de direction stratégiques. L’ESG ne doit pas demeurer, à part dans l’entreprise mais être au cœur des décisions stratégiques et financières. »
Là-dessus, Myriam Cohen-Wegryn, présidente de la division beauté dermatologique de L’Oréal, ne dit pas le contraire : « J’ai dirigé la transformation environnementale de Danone pendant quatre ans. On a pu faire des choses merveilleuses, mais j’ai vite réalisé que les décisions permettant de vrais changements ne peuvent se prendre qu’au cœur du business. » Raison pour laquelle cette dirigeante, membre du comité exécutif de L’Oréal, a œuvré pour occuper un poste plus stratégique.
En 2025, les femmes représentaient près de 29% de la composition des Comex du CAC 40, selon une étude de l’observatoire Skema de la féminisation des entreprises. La loi Rixain de 2021 impose quant à elle d’atteindre un seuil de 40%, chez les entreprises d’au moins 1000 salariés, d’ici 2029.
Rôles-modèles : de Marie Curie à la girl next door
Au cours de cette conférence, la question récurrente des rôles-modèles est revenue. « Lors de mes interventions, il m’arrive de projeter le buste de Marie-Curie sur une slide » et d’expliquer : « si vous vous identifiez à de telles réussites, vous vous compliquez la tâche », a ironisé Viviane de Beaufort. « C’est comme aspirer à devenir Niki de Saint Phalle quand on veut être peintre. Je préconise plutôt de se construire son propre rôle-modèle en piquant des trucs à des personnes qui vous plaisent. »
Par exemple à Myriam Cohen-Wegryn ? « Me rendre à la graduation de ma fille m’a empêchée de participer à un important déplacement au Japon, » a raconté la dirigeante de L’Oréal. « J’ai fait un post pour expliquer, en substance, être hyper fière de travailler dans une entreprise qui permet cela. Le diplôme de son enfant n’est remis qu’une fois », a-t-elle rappelé, regrettant que beaucoup de sociétés hexagonales soient encore enfermées dans des modèles très verticaux. « Lorsque les personnes sont bien dans leur tête et dans leur vie privée, cela a un impact sur la performance. »
Enfin, Viviane de Beaufort a souligné que cette problématique est loin d’être anodine, à l’heure où nombre de salariés sont rattrapés par la question de la dépendance de leurs parents.
De l’importance de varier les points de vue
Plus de diversité, pour une performance réhaussée… et cela dépasse bien entendu la seule question des femmes. Cet exemple montre bien que la féminisation des instances dirigeantes ne peut porter ses fruits que si elle s’accompagne d’une diversité plus large des profils. « Depuis que je suis chez L’Oréal, il y a eu une internationalisation assez radicale du board. Quand on se retrouve avec deux Grecs, un Mexicain, deux Indiens, un Américain, une Chinoise, on est bien plus armés dans ce monde en changement, en grande mutation. Les enjeux géopolitiques deviennent fondamentaux et être capables d’avoir l’intelligence culturelle de lire les signaux permet de prendre de meilleures décisions », a assuré en conclusion Myriam Cohen-Wegryn.
Claire Bauchart