Raviver sa créativité avec Marjorie Poeydomenge

Stress, narcissisme, ubiquité des écrans : et si nos deux pires ennemis créatifs étaient aussi les plus invisibles ? Dans son nouveau livre Ravivez votre élan créatif, Marjorie Poeydomenge décrypte les mécanismes de l’inspiration, la juste place de l’intelligence artificielle dans le processus créatif, et pourquoi la reconversion après 40 ou 45 ans est un moment loin d’être trop tard pour se réinventer. Entre neurosciences, clichés à déconstruire et rituels concrets, elle nous livre les clés pour renouer avec son élan créatif.

En 1936, lors d’une conférence sur le mystère de la création artistique, Stefan Zweig évoquait déjà cet « état de concentration totale extraordinaire » propre à l’inspiration. Un siècle plus tard, qu’est-ce qui a le plus changé dans notre rapport à l’inspiration ?

Marjorie Poeydomenge : Depuis 1936, notre rapport au temps, à soi et à l’esthétisme a considérablement évolué. Nous sommes sans cesse pris dans l’engrenage de l’urgence, ce qui empêche notre cerveau de « décanter » et de prendre le temps de sortir du mode « pilotage automatique ». Nous sommes par ailleurs depuis quatre siècles influencés par une pensée rationaliste, injustement nommée « pensée cartésienne », qui a tendance à survaloriser les compétences logico-mathématiques et à étouffer les autres formes d’intelligences humaines (phénomène déjà évoqué dans mon livre La revanche du cerveau droit, une ouverture pour demain, co-écrit avec Ferial Furon aux éditions du Dauphin en 2022). L’ère du numérique, avec l’ubiquité des réseaux sociaux et l’instantanéité des nouvelles technologies, a encore accéléré le temps et consume notre attention. Paradoxalement, l’hypermodernité demande aux individus de s’affirmer et de trouver leur place, mais cette quête devient impossible à cause de l’oppression du temps et du conformisme de notre époque, ce qui génère énormément de mal-être.

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Aujourd’hui, deux ennemis à l’inspiration me paraissent significatifs : le stress et le narcissisme, qui nous empêche de sortir de nous-même et de rester curieux. Je ne cite pas volontairement l’IA, car tout dépend de son utilisation. L’IA ne doit pas se substituer à notre cerveau et à nos émotions. En tant qu’outil, elle reste une aide prodigieuse.

Où placer la limite entre l’IA comme tremplin créatif et l’IA comme béquille qui étouffe l’élan personnel ?

Marjorie Poeydomenge : Comme je l’explique dans mon livre Ravivez votre élan créatif, l’intelligence artificielle, ou plutôt « l’extelligence » (pour reprendre l’expression de Laura Sibony), peut favoriser de nouvelles formes de créativité et nous offrir des pistes inédites d’originalité dans l’extrapolation des données. L’IA nous donne accès à une puissance de données absolument colossale dont nous aurions tort de nous priver. L’IA nous permet par ailleurs de nous extirper des limites du langage car contrairement aux apparences, elle ne comprend pas les mots.

Attention cependant à ne pas idéaliser l’IA car au fond, elle ne crée rien et « s’inspire » de tout ce qu’a créé l’intelligence humaine depuis des siècles. Face à la fulgurance de l’intelligence artificielle, il est tentant de déléguer totalement son élan créatif… Mais ce serait une terrible erreur ! Le travail créatif est un cheminement vers soi. Confier ce processus à une machine reviendrait à renoncer à soi-même. La créativité, selon le psychologue britannique Winnicott, n’est pas la capacité de créer une œuvre, mais celle d’expérimenter une vie pleine de sens.

Vous nuancez l’idée reçue que les femmes seraient plus « cerveau droit » que les hommes. Que dit vraiment la science sur ces différences, et pourquoi ce cliché a-t-il la vie dure ?

Marjorie Poeydomenge : En effet, les clichés ont la vie dure, tout comme celui que les femmes seraient plus intuitives que les hommes…  Mais, les femmes sont en effet plus « cerveau droit » que les hommes dans le langage. L’organisation cérébrale du langage chez la femme est davantage bilatérale ; les réseaux du langage sont plus entrelacés entre les cerveaux droit et gauche que chez les hommes. Cette particularité du langage des femmes pourrait expliquer qu’elles aient une propension naturelle à mêler émotions et langage.

En revanche, au moment de la ménopause, la latéralisation du cerveau des femmes s’accentue, avec une diminution de l’activité du cerveau droit. Autrement dit, les femmes auraient tendance à être plus « cerveau gauche » dans le langage avec la baisse des œstrogènes. Encore, une mise au point à faire concernant le cliché des femmes ménopausées qui se laisseraient débordées par leurs émotions… Les clichés ont la vie dure car notre cerveau a tendance à refuser la complexité et à se complaire dans le côté binaire. Or, la créativité est bien plus puissante lorsque nous acceptons les contradictions.

Selon Jung, « on devient soi après 50 ans« . Quel message pour les femmes qui se reconvertissent après 40-45 ans ?

Ravivez votre élan créatif - Marjorie Poeydomenge (Ed. Guy Trédaniel, sept. 2026)
Ravivez votre élan créatif – Marjorie Poeydomenge (Ed. Guy Trédaniel, sept. 2026)

Marjorie Poeydomenge : Un autre cliché qui a la vie dure : l’avancée dans l’âge qui rendrait moins créatif et périmerait l’intelligence humaine. C’est un très mauvais préjugé car justement c’est la créativité qui maintient jeune !  Pour les femmes qui se reconvertissent après 40 ans, c’est un très bon moment car c’est une période où l’on a déjà été confronté à ses ombres, où l’on se détache de sa « persona » (masque social selon Jung) pour se réaliser. Il ne faut pas craindre l’échec, car déjà, l’échec n’est jamais certain, et surtout il nous apprend à avancer.

Et d’ailleurs, parfois l’échec devient un succès ! Je cite l’exemple de Creep du groupe Radiohead, ce titre était une lamentation sincère de Thom Yorke pour exprimer son mal-être, et Creep est devenu un hit mondial à la grande surprise du chanteur. C’est lorsque l’on se confronte à ses contradictions, que la magie se produit.

Comment se défaire du syndrome de l’imposteur lié à la croyance que « la créativité ne paie pas » ?

Marjorie Poeydomenge : La créativité paie toujours, mais souvent de façon indirecte. Le syndrome de l’imposteur provient d’un manque de confiance en soi et de tous les freins et censures qui nous enlisent depuis notre adolescence. Il faut toujours prendre du recul et visualiser le nombre de fois où la créativité nous sort d’une impasse et nous permet de choisir d’autres chemins de traverse. La créativité permet la vraie richesse, celle d’être épanoui et d’avoir le sentiment de se créer soi-même. Il faut savoir prendre des risques…

Les « bridge jobs » protègent-ils vraiment la créativité, plutôt que de la trahir ?

Marjorie Poeydomenge : Les artistes ou les créatifs ont souvent des jobs « alimentaires » pour pouvoir financer leur passion. Car la peur de ne pas réussir à vivre de son art est un stress très néfaste pour la créativité. Le cortisol, l’hormone du stress, est une vraie enclume pour l’inspiration et l’esprit créatif. Il faut savoir lâcher prise. C’est comme les « slashers » qui ont plusieurs activités. Le fait de savoir jongler entre plusieurs activités est selon moi plutôt un activateur d’inspiration. La vision d’un « seul métier », l’idée même d’avoir une « carrière linéaire », sont plutôt des croyances limitantes générées par l’ère industrielle et la robotisation. La période de la Renaissance était dans l’interdisciplinarité, favorisant les profils polymathes comme Léonard de Vinci, pourquoi se contenter d’un seul chemin ?

À quoi ressemble « une chambre à soi » quand on manque cruellement de temps et d’espace ?

Marjorie Poeydomenge : C’est une très bonne question, car j’évoque justement dans mon livre l’importance des lieux de création qui favorisent l’inspiration. Cela peut être une chambre à soi (comme l’écrivait Virginia Woolf), une terrasse, ou nager dans la mer comme l’avait expérimenté Dali à l’époque pour peindre. Il est indispensable de cultiver sa « maison onirique », pour reprendre une expression du philosophe Gaston Bachelard.

Avoir du temps pour soi est essentiel, les écrans nous volent terriblement du temps… Personnellement, je regarde très peu la télé, les séries, l’info en continu, et je prends le temps de faire du sport et de lire. C’est ma façon de me créer du temps et de l’espace. Et de ralentir mes ondes cérébrales pour décanter !

Comment légitimer ses émotions comme un vrai outil de décision professionnelle ?

Marjorie Poeydomenge : Les émotions sont des boussoles pour notre intelligence. D’ailleurs nous sommes incapables de prendre des décisions sans émotion ! Il faut savoir les écouter et les comprendre. Elles constituent un langage à elles-seules. Par ailleurs, il faut savoir que l’intuition et l’inspiration marchent ensemble. Plus nous développons notre créativité, et plus notre intuition s’aiguise et nos émotions s’affinent. Il est impossible de décider sans émotion, c’est la thèse du neuroscientifique Antonio Damàsio.

Quel rituel concret conseiller pour s’autoriser des moments « improductifs » (sommeil, rêverie…) ?

Marjorie Poeydomenge : Dans mon livre, j’ai consacré tout un chapitre sur les muses de l’inspiration. Vous avez raison sur le sommeil :  le rêve est essentiel à l’inspiration. J’évoque la méthode « Eurêka » d’Edison qui consiste à être réveillé en plein sommeil paradoxal pour capter les idées. Il faut savoir jouer avec ses ondes cérébrales et vibrer autrement. Cela peut passer par la méditation, l’hypnose, la transe musicale, le sport etc. La musique est une puissante muse pour le cerveau. Il est important d’avoir en tête qu’il existe un continuum entre la créativité ordinaire et extraordinaire, ainsi même une activité du quotidien comme cuisiner peut nous aider à décanter. Dans tous les cas, notre corps a besoin de respiration pour nous inspirer.

Une seule idée du livre à appliquer dès demain matin : laquelle ?

Marjorie Poeydomenge : Il est important de prêter attention à nos différents états de conscience dans une journée et d’apprendre à jouer avec. Alors pourquoi ne pas tester la méthode d’Edison, en s’accordant une petite sieste de 10 minutes et noter les idées au moment du réveil ?

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