Elle a quitté un poste confortable à la Banque Mondiale pour fonder upOwa au Cameroun, un pays qu’elle ne connaissait pas. Son entreprise a électrifié 250 000 personnes. Pourtant, Caroline Frontigny s’est aussi sentie exclue d’un « boys’ club », a mis trois ans à demander le titre de directrice générale et a frôlé la fermeture de l’entreprise. Devenue coach, elle raconte ce parcours dans « Entrepreneuse » (Ed. Gereso). Rencontre.
Dans votre préface, Diane Audrey Ngako cite cette phrase qui l’a marquée : « Malgré les réussites des derniers mois, je me sens de plus en plus exclue dans ma propre entreprise. » Pouvez-vous nous raconter le moment où vous avez ressenti ça, et ce que ça révèle sur l’expérience des femmes dirigeantes ?
Caroline Frontigny : Après cinq ans à diriger l’entreprise que j’avais co-fondée, je me suis retrouvée écartée des discussions importantes. Notre directeur des opérations, récemment recruté pour me remplacer sur le suivi terrain, travaillait étroitement avec mon associé, le directeur général et je n’avais ainsi plus accès aux informations clés de l’entreprise. Par ailleurs une complicité s’était installée entre eux, nourrie par des intérêts personnels et professionnels communs. Un « boys’ club » dont je me sentais exclue.
J’ai mis du temps à mettre les mots sur ce que je vivais, et j’ai retrouvé ce sentiment chez d’autres dirigeantes : on est officiellement à sa place, mais pas dans le cercle où les décisions se prennent. J’ai fini par réunir les actionnaires, la peur au ventre, pour demander un changement. Ils ont imposé des réunions de direction à trois. J’ai appris qu’avoir une place dans l’organigramme ne suffit pas : il faut parfois la (re)prendre.
Vous avez quitté un poste confortable à la Banque Mondiale pour fonder upOwa au Cameroun, un pays que vous ne connaissiez pas. Qu’est-ce qui vous a donné le courage de « sortir des rails », et que diriez-vous à une lectrice qui hésite aujourd’hui à faire le même saut ?
Caroline Frontigny : J’ai mis neuf mois à hésiter avant de décider de démissionner de mon poste confortable et prestigieux. Un matin, j’étais prête à tout quitter pour monter ma boîte de cœur au Cameroun le lendemain, je me disais que c’était de la folie et que je ferai mieux de rester bien au chaud.
Trois choses m’ont finalement aidée à prendre une décision alignée :
- imaginer les meilleurs scénarios plutôt que les pires,
- revenir à ce que je voulais vraiment, moi,
- et me fixer une date limite.
À une lectrice qui hésite, je dirais : ne restez pas indéfiniment dans l’indécision, cherchez les informations qui vous manquent et identifiez ce qui vous fait peur. Et une conversation avec une entrepreneuse qui a déjà fait ce saut, ou avec une future cliente de votre future entreprise, peut parfois faire toute la différence.
Vous évoquez les intimidations subies parce que vous étiez une femme dans un monde d’hommes, et la nécessité de « prendre de l’assurance en tant que dirigeante ». Concrètement, quelles situations vous ont le plus confrontée au fameux « boy’s club » des directeurs et actionnaires ?

Caroline Frontigny : Un lundi matin, deux policiers m’ont demandé de les suivre au commissariat. J’ai refusé. Une heure plus tard, ils revenaient avec une vingtaine d’hommes armés ! Je crois qu’ils ne seraient pas allés aussi loin si j’avais été un homme. Il y avait aussi les situations plus ordinaires : être la seule femme au conseil d’administration, dans une conférence, ou exclue d’une complicité entre dirigeants.
Ou bien des phrases entendues en réunion comme « Caroline, avec sa sensibilité de femme, sera parfaite pour gérer ce problème ». Ces expériences ont renforcé ma conviction : nous avons besoin de davantage de femmes à la tête des entreprises, et surtout de femmes confiantes et bien dans leurs baskets.
Le chapitre sur l’hypercroissance parle de « frôler la fin de l’entreprise » tout en célébrant votre millième installation. Comment tient-on psychologiquement quand le succès et le risque d’effondrement coexistent dans la même semaine ?
Caroline Frontigny : C’est l’un des grands paradoxes de l’entrepreneuriat : on peut célébrer une énorme victoire le lundi et se demander le mardi si l’entreprise existera encore dans trois mois ! J’ai pu mieux naviguer ces montagnes russes émotionnelles en acceptant dès le départ que mon entreprise pouvait échouer. Je vérifiais donc régulièrement si le temps, l’énergie et l’argent que j’investissais en valaient la peine. Cela ne supprimait pas la peur de l’échec, mais m’aidait à garder du recul.
Quand nous sommes passer à deux doigts de fermer l’entreprise parce qu’un investisseur nous avait lâchés en dernière minute, cela m’a permis de garder un poil de sang froid pour continuer à avancer. Dans mon livre, j’aborde aussi une question dont on parle trop peu : comment savoir quand il est temps d’arrêter ? Parce que savoir partir fait aussi partie d’une aventure entrepreneuriale plus sereine.
Vous consacrez tout un chapitre à « reprendre le pouvoir », avec des passages sur le fait d’oser demander et d’affronter des discussions difficiles. Qu’est-ce qui vous a le plus coûté à reconquérir : la confiance en vous, la légitimité face aux autres, ou les deux ?
Caroline Frontigny : À l’époque, j’aurais dit que j’avais confiance en moi, pourtant, j’ai mis trois ans à oser demander à devenir directrice générale !
Mon associé avait pris ce titre à la création de notre entreprise, puis était rentré en France, tandis que je dirigeais les opérations de l’entreprise au Cameroun. Je trouvais la situation injuste, mais je me taisais : je doutais de ma légitimité et, par-dessus tout, je redoutais le conflit. Une coach m’a aidée à mettre des mots sur ce malaise.
J’ai fini par formuler ma demande devant mon associé et nos actionnaires. Leur réponse n’a pas été celle que j’espérais mais j’avais enfin osé exprimer ce que je voulais et cela m’a libérée. Pour savoir ce qu’ils m’ont répondu, rendez-vous au chapitre 5 de mon livre !
Le livre propose des outils concrets à la fin de chaque chapitre, comme la méthode ANCRÉE pour naviguer le chaos ou « la décision juste » pour trancher dans les moments difficiles. Lequel de ces outils utilisez-vous encore aujourd’hui, et lequel recommanderiez-vous en priorité à une entrepreneuse qui démarre ?
Caroline Frontigny : Les six outils de mon livre, « Entrepreneuse », sont ceux que j’utilise le plus dans mes coachings. Pour une entrepreneuse qui démarre, je conseille de commencer par la Boussole. Cet exercice invite à imaginer la vie extraordinaire que l’on aimerait construire, au-delà des objectifs de chiffre d’affaires.
En coaching, certaines découvrent une envie de podcast, d’autres de vivre près de la mer ! Ces réponses nous indiquent ce qui compte vraiment. Avant de se demander comment réussir son entreprise, il est utile de se demander ce que l’on veut réussir dans sa vie.
Vous parlez de « découvrir le féminisme » en cours de route, pas comme un point de départ mais comme une prise de conscience progressive. Comment votre rapport à votre identité de femme dirigeante a-t-il évolué entre le premier chapitre et votre sortie de l’entreprise ?
Caroline Frontigny : Quand j’ai lancé mon entreprise, j’avais 27 ans, j’étais une femme blanche, diplômée, et je pensais naïvement que les grands combats féministes étaient derrière nous. Puis j’ai découvert les théories féministes en même temps que mon entreprise, et mes défis en tant que femme dirigeante, grandissaient.
Ces théories m’ont alors donné des clés pour comprendre des comportements que je pensais jusque-là purement personnels (mon besoin de validation extérieure, ma peur du conflit ou encore ma difficulté à revendiquer une position de pouvoir) trouvaient aussi leur racine dans mon éducation et sociabilisation de femme. Cette découverte a été libératrice et empouvoirante. J’aurais aimé comprendre tout cela bien plus tôt. C’est aussi pour cela que j’ai écrit ce livre : pour partager ce que j’ai découvert en chemin et permettre à d’autres entrepreneuses de se sentir moins seules, et plus libres de diriger à leur façon.
Le dernier chapitre raconte votre sortie : négocier avec les actionnaires, transitionner, être « témoin impuissante » de la suite. Avec le recul, comment définiriez-vous aujourd’hui une réussite entrepreneuriale ? Est-ce d’avoir construit l’entreprise, ou d’avoir su en sortir sereine ?
Caroline Frontigny : Quand j’ai lancé mon entreprise, réussir, c’était contribuer à apporter l’électricité à celles et ceux qui n’y avaient pas accès. Avec upOwa, nous avons électrifié 250 000 personnes : bien plus que je n’aurais osé rêver ! Je suis fière de l’entreprise construite, et aussi d’avoir réussi à en sortir sereinement.
Mais il y a une autre réussite, plus intime : la femme que je suis devenue au cours de cette aventure. Plus confiante, plus audacieuse et plus libre de choisir sa voie. C’est grâce à cette transformation que j’ai ensuite osé devenir coach et écrire un livre. Mon entreprise a changé la vie de milliers de personnes. Elle a aussi profondément changé la mienne.
