À l’heure où les entreprises célèbrent la créativité, l’agilité et l’innovation, une compétence demeure étrangement suspecte : le désaccord. Dans L’art de ne pas être d’accord, publié aux éditions Gereso, Alexis Dresco réhabilite l’esprit critique et le présente non comme une menace, mais comme un levier d’intelligence collective.
Pourquoi avons-nous si peur de la contradiction ? Comment exprimer une voix dissidente sans se mettre en danger, surtout lorsque l’on est une femme dans des environnements encore marqués par des biais persistants ? Métacognition, biais cognitifs, innovation, intelligence artificielle… Dans cet entretien, l’auteur nous invite à faire du désaccord non pas une fracture, mais un outil de lien et de progrès.
Vous définissez l’esprit critique comme « l’art de ne pas être d’accord ». Pourquoi le désaccord reste-t-il si inconfortable en entreprise ?
Alexis Dresco : Parce qu’on a parfois l’impression que désaccord est synonyme de désengagement. Or, l’engagement des salariés est nécessaire pour les entreprises, alors les managers et patrons ont parfois peur des dissensions. En tant que salarié, on peut aussi avoir peur de se voir reprocher ses désaccords comme des manques de loyauté.
Dans mon livre, j’ai voulu montrer que le désaccord peut être sain aussi bien pour les salariés que pour les employeurs, car il est un facteur d’intelligence collective et d’innovation notamment. Mais il y a tout de même beaucoup d’entreprises modernes qui ont très bien compris cela !
Le désaccord est-il plus difficile à exprimer face à une figure d’autorité. Comment faire entendre une voix dissidente sans se mettre en danger ?
Alexis Dresco : Tout désaccord n’est pas forcément le signe d’une dissidence profonde. Il faut savoir distinguer le doute, l’avis divergent, et le désalignement. C’est ce que j’appelle les niveaux de désaccord. Avant de vouloir faire entendre sa voix, il est nécessaire de réfléchir sur soi et se mettre en question : c’est ce qu’on appelle la métacognition. On peut se demander : ai-je assez d’informations pour me faire un avis ? Suis-je sûr(e) de mes désaccords ? Sont-ils d’ordre rationnel ou émotionnel ?
Si on est lucide sur la nature de notre désaccord, on sera bien plus à l’aise pour l’exprimer. Là, il y a des outils de communication efficaces. On peut par exemple se concentrer sur les faits, essayer de comprendre le cadre de référence de son interlocuteur, exprimer ses besoins et ses limites, et écouter ceux de l’autre pour trouver une issue favorable.
Les femmes, selon de nombreuses études, sont davantage pénalisées socialement lorsqu’elles expriment un désaccord. Comment développer un esprit critique sans être perçue comme “agressive” ou “difficile” ?
Alexis Dresco : C’est vrai que c’est un constat alarmant, et c’est difficile de répondre en tant qu’homme.
Selon moi le premier pas est de comprendre qu’on peut être en désaccord sans être en conflit. Dans le conflit il y a de l’émotion, souvent de l’animosité. L’esprit critique ce n’est pas critiquer les autres, c’est mettre en question des situations ou des idées. Ce n’est pas une arme, c’est un outil.
Concrètement, je conseillerais d’être le plus factuel possible, et de bien préparer ses prises de parole. Il s’agit d’être au clair sur ce qu’on veut dire et comment on veut le dire, de préparer ses arguments, et d’oser tenir ses positions. Aussi, les remarques sexistes doivent aussi être relevées et critiquées !
Comment un collectif peut-il identifier ses propres angles morts sans tomber dans l’autojustification permanente ?
Alexis Dresco : Déjà, dans une équipe, il est bon d’avoir de la diversité. Beaucoup d’études montrent que c’est un facteur d’intelligence collective : cela permet d’avoir plusieurs manières de réfléchir au sein du groupe et de réduire les angles morts.
Ensuite, il est important de ne pas se mentir : si on subit un biais cognitif, ou si on s’est trompé, il faut savoir le dire.
Dans le livre je parle d’outils comme le post-mortem ou le pré-mortem pour identifier les failles d’un projet. Il est important que ce soit toujours tourné vers l’action future pour ne pas tomber dans l’autojustification.
Vous insistez sur la métacognition : pourquoi est-il si difficile de douter de ses propres raisonnements ?
Alexis Dresco : On a tendance à confondre nos raisonnements avec notre identité. Comme si admettre qu’on s’est trompés, c’était admettre qu’on était stupide. Mais nous avons tous des préjugés sur certains sujets, et des raisonnements parfois bancals. Cela ne remet pas en cause notre intelligence. Il s’agit aussi de développer assez de confiance en soi pour pouvoir se remettre en question sans ébranler notre identité.
Nous subissons tous le biais de confirmation : quand nous avons affirmé quelque chose, nous avons tendance à vouloir le défendre par la suite, même si manifestement on s’est trompés.
La bonne nouvelle, c’est que la métacognition, ça se travaille : il est bon de connaître quelques biais, et surtout de s’exercer. C’est comme un muscle, ça ne se fait pas en un jour !
Vous abordez l’intelligence artificielle dans votre ouvrage. L’IA risque-t-elle d’affaiblir notre esprit critique ou peut-elle au contraire le renforcer ?
Alexis Dresco : Il y a beaucoup de recherches en cours sur ce sujet. Selon moi, à partir du moment où on relit, évalue et corrige les productions de l’IA, on exerce son esprit critique. Donc si on s’en sert pour automatiser des tâches sans contrôler le résultat, c’est dangereux. Par contre, si on est dans une démarche d’analyse avec les contenus générés, ça peut aider.
Par ailleurs, on peut l’utiliser comme contradicteur, pour challenger ses idées, ou nous faire des feedbacks sur nos travaux. C’est pour moi une utilisation très vertueuse. Cela dit, on peut aussi penser que les gens qui font cette démarche sont déjà ceux qui ont de l’esprit critique et trouvent important de se remettre en question…
Vous expliquez que l’innovation naît de la confrontation d’idées. Pourquoi tant d’organisations valorisent-elles la créativité… mais découragent-elles le désaccord ?
Alexis Dresco : Je pense que les organisations veulent souvent de l’innovation, mais pas toujours ce qui va avec, à savoir prendre le temps de l’analyse, le désaccord, la remise en question. On veut le résultat, mais pas le labeur qui le précède.
Il est vrai que quand on encourage le désaccord, on peut avoir l’impression d’ouvrir la boîte de pandore ! Les gens ne vont-ils pas se mettre à critiquer l’employeur ?
Pourtant, je pense que même pour l’employeur, il est bénéfique de se confronter aux critiques, plutôt que de les mettre sous le tapis en décourageant la libre expression.
On observe une nouvelle génération plus encline à remettre en question les modèles établis (impact écologique, sens du travail…). Qu’en pensez-vous ?
Et puis sur de vastes sujets de société, la réalité est complexe et il serait prétentieux pour une personne de prétendre la comprendre dans ta totalité… Ainsi l’esprit critique doit avant tout être un outil de connexion et de lien.
Si vous deviez donner un seul conseil à une dirigeante qui n’ose pas exprimer son désaccord, quel serait-il ?
Alexis Dresco : De mon expérience, les dirigeants, hommes ou femmes, n’ont pas trop de mal à exprimer leur désaccord. Leur position les protège et les encourage même à challenger les idées des autres.
De manière générale, pour quelqu’un qui a du mal à s’affirmer, je lui conseillerais de s’attaquer d’abord à des sujets pas trop explosifs. Cela permet de s’habituer à la confrontation d’idées, sans qu’il y ait trop de pression.
Il est vrai que ça peut provoquer une gêne de dire son désaccord, mais si on le fait sans agressivité, la plupart du temps ça se passe bien !