Hyperémèse gravidique, chute de chiffre d’affaires, peur de perdre ses clientes en s’arrêtant… Dans Business & Grossesse (Ed. Dunod), Solène Pignet démonte les idées reçues sur la maternité entrepreneuriale à partir de plusieurs centaines de témoignages de cheffes d’entreprise. Sa méthode tient en deux mots : anticiper et aviser. Du « trimestre zéro », avant même la grossesse, jusqu’au « cinquième trimestre » de la reprise, elle détaille comment transformer chaque étape en levier plutôt qu’en frein pour son activité.
Vous parlez d’un « trimestre zéro », avant même la grossesse. Concrètement, qu’est-ce qu’une entrepreneuse devrait mettre en place à ce stade pour ne pas être prise au dépourvu ?
Solène Pignet : De nombreuses entrepreneuses repoussent leurs projets bébé ou renoncent à une envie d’enfant de peur que leur activité soit négativement impactée. Je pense qu’en prenant le sujet en main, on peut se prémunir de certains risques et concilier maternité et croissance de l’activité.
Et effectivement, l’avant grossesse fait déjà partie de l’aventure! C’est même une période propice pour anticiper afin de ne pas être prise au dépourvu et de devoir tout gérer dans l’urgence.
D’autant qu’il y a certains sujets sur lesquels on ne peut agir qu’avant d’être effectivement enceinte. Par exemple, vérifier ses droits au congé maternité en fonction de son statut juridique et le faire évoluer si on se rend compte qu’il peut être optimisé. Souscrire à une assurance prévoyance (les délais de carence avant la grossesse peuvent être longs!). Ou encore ajouter une clause à ses contrats pour se prémunir contre le risque de perdre des clients ou partenaires à l’annonce de sa grossesse.
Au-delà des aspects juridiques et assurantiels, l’avant grossesse peut être l’occasion de faire évoluer son activité pour pouvoir accueillir les aléas de la maternité avec plus de sérénité. Il y a plusieurs leviers stratégiques qui peuvent être intéressants : faire évoluer son modèle économique, démarrer ou renforcer la délégation, optimiser sa rentabilité…
Enfin, l’avant grossesse est une période qui peut déjà impacter l’activité. Arrêt de la contraception, fluctuations hormonales, déceptions à l’arrivée des règles, fausses couches, rendez-vous médicaux, éventuel parcours PMA… tous ces événements de la vie “perso” viennent impacter notre capacité à travailler avec constance. Adopter un nouveau mode d’organisation dès l’avant grossesse peut permettre de mieux vivre cette période à la fois exaltante et éprouvante de notre vie de femme.
Vous évoquez les statistiques marquantes du livre : 82% des femmes qui déclarent un impact négatif de la maternité sur leur carrière, ou encore 6 à 12 mois de baisse de chiffre d’affaires autour du congé maternité. Comment une entrepreneuse peut-elle anticiper ces creux d’activité sans céder à la panique ?
Solène Pignet : Effectivement, et le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes l’a encore récemment confirmé dans son rapport de septembre 2026 « Du plancher collant au plafond de mère » : la maternité impacte négativement la carrière des femmes (tandis que la paternité n’impacte pas celle des hommes). Qu’on soit salariée ou entrepreneuse d’ailleurs !
La différence lorsqu’on est à son compte, c’est qu’on a plus de liberté, et donc de marge de manœuvre. Pour ne pas céder à la panique, mon conseil est donc de prendre le taureau par les cornes. De se saisir de sa capacité d’action pour mettre en œuvre une stratégie qui facilitera la conciliation entre maternité et ambition professionnelle.
Très clairement : si on se laisse porter par le système, il y a de grandes chances pour que la naissance de nos enfants impacte négativement la progression de notre activité. Alors qu’en anticipant ce changement, en comprenant les risques et en les transformant en opportunités, cette phase de vie peut aussi devenir un véritable tremplin pour son activité. Je donne de nombreux exemples dans mon livre Grossesse et Business ainsi que dans le podcast Grossesses d’Entrepreneuses.
Le premier trimestre est souvent marqué par la fatigue, les nausées, voire des pathologies comme l’hyperémèse gravidique que vous avez vous-même traversée. Comment continuer à piloter son entreprise quand le corps ne suit pas ?
Solène Pignet : D’où l’importance d’avoir anticipé avant de tomber enceinte.
La majorité des femmes tentent de “faire comme si de rien n’était” pendant le 1er trimestre de grossesse – alors même qu’il est pour beaucoup le plus éprouvant. La société nous y pousse, le monde du travail encore plus.
Alors qu’au contraire, lorsqu’on s’autorise à ralentir, à faire la sieste, et qu’on ne tire pas trop sur la corde, les symptômes du 1er trimestre sont bien plus faciles à vivre. Pour que ce ralentissement ne se répercute pas directement sur le chiffre d’affaires de son activité, il faut avoir anticipé : automatisation de certaines tâches, délégation, offres optimisées pour une meilleure rentabilité… Les leviers sont nombreux. L’idée principale étant la suivante : décorréler son chiffre d’affaires de son temps de travail. Autrement dit, ne pas tout porter seule sur ses épaules.
Vous insistez sur le fait que les entrepreneuses qui s’en sortent le mieux sont celles qui prennent un congé plus long que le minimum légal, pas celles qui l’écourtent. Comment expliquer ce paradoxe apparent à celles qui ont peur de « perdre » leur clientèle en s’arrêtant ?
Solène Pignet : Effectivement, c’est un paradoxe qui m’a moi même surprise ! Je l’ai découvert en analysant plusieurs centaines de témoignages de cheffes d’entreprises qui m’ont partagé l’impact de la grossesse sur leur business.
Attention cependant aux raccourcis : il ne suffit pas de prendre 6 mois de congé maternité à la place de 4 pour voir son chiffre d’affaires doubler dans la même période. Tout comme le fait d’écourter son arrêt ne garantit pas qu’on s’en sortira comme si de rien n’était.
Ce que j’ai observé, c’est que celles qui prennent un congé plus long que le minimum légal ont pour point commun qu’elles mettent en place des changements dans leur activité, pour se permettre de s’octroyer une longue pause. Elles ne se contentent pas d’attendre les indemnités de congé maternité de la Sécurité Sociale. Elles anticipent, provisionnent un budget dédié, constituent une trésorerie pour financer leur arrêt… tout en s’organisant pour que l’activité puisse continuer de tourner en leur absence. Et ainsi générer du chiffre d’affaires indépendamment de la longueur de leur arrêt de travail.
Le deuxième trimestre est celui où vous abordez le financement du congé maternité pour les indépendantes. Quelles sont les erreurs les plus fréquentes que vous observez chez les entrepreneuses au moment de faire valoir leurs droits ?
Solène Pignet : Effectivement dans le livre Business & Grossesse, je consacre un chapitre entier au 2ème trimestre de la grossesse où nous creusons plus particulièrement la question financière. Cette question peut cependant être anticipée bien avant. Notamment si possible, avant de tomber enceinte.
Au 2ème trimestre de la grossesse, les symptômes du 1er trimestre se dissipent et la majorité des femmes enceintes ressentent un regain d’énergie. Je conseille donc de capitaliser sur cette période pour constituer une trésorerie d’avance afin de pouvoir partir en congé maternité sereinement. Et cela avec le compte en banque dans le vert.
Une des erreurs que j’observe très fréquemment chez les entrepreneuses, c’est de ne compter que sur leurs indemnités. Or, celles-ci sont souvent largement insuffisantes… et parfois en retard de plusieurs mois. Anticiper permet de ne pas stresser financièrement pendant son congé maternité.
Pour évaluer le coût réel de sa prise de congé maternité comparé aux indemnités de la Sécurité Sociale en fonction de son activité, j’ai créé un simulateur gratuit que je partage dans le livre Grossesse et Business, et auquel on peut aussi accéder ici : https://www.grossessesdentrepreneuses.fr/simulateur
Vous parlez d’« oser ne rien faire » pendant le quatrième trimestre, en plein post-partum. Pourquoi est-ce si difficile pour une cheffe d’entreprise de s’autoriser une vraie coupure, et quel rôle le conjoint a-t-il à jouer dans cet équilibre ?
Solène Pignet : C’est difficile de ne “rien faire” de productif (à part s’occuper de soi et de son nouveau né, ce qui est loin d’être reposant on s’entend), dans un monde capitaliste et patriarcal qui valorise l’action, le faire plutôt que l’être.
Or, oser se reposer pleinement pendant le post-partum est un des meilleurs moyens de se prémunir contre la dépression post-partum ou le burn-out, qui sont fréquents dans l’année qui suit la naissance d’un enfant… Ils peuvent être particulièrement délétères pour une cheffe d’entreprise qui est le moteur de son activité.
Le conjoint peut effectivement avoir un rôle important : en prenant lui-même son congé paternité (voire congé supplémentaire de naissance) en entier afin de permettre à sa conjointe de se reposer.
Il s’agit aussi de partager la charge financière que représente l’arrivée de l’enfant afin que la mère ne soit pas en stress financier. Avoir un bébé ne représenta pas uniquement des dépenses en plus (les papas sont souvent très volontaires pour s’occuper de l’achat de la poussette!). Avoir un bébé, c’est aussi du temps et de l’énergie en moins pour générer des revenus. Et cela est encore plus vrai pour les entrepreneuses qui ont moins de filet de sécurité que les salariés. Il est donc important de prendre conscience de cet aspect et de pouvoir partager cette charge à deux, et éviter que l’entrepreneuse devienne la variable d’ajustement de la famille.
Votre méthode repose sur deux mots : anticiper et aviser. Comment une lectrice peut-elle apprendre à lâcher un plan trop rigide sans pour autant naviguer à vue pendant sa grossesse ?
Solène Pignet : Je vous avoue que c’est l’aspect qui m’a moi-même le plus challengé quand je suis devenue maman. Apprendre à lâcher prise, à composer avec l’existant et à adapter mon plan d’action sans culpabiliser… Des compétences que la maternité nous force à acquérir !
Je le vois aussi chez les clientes que j’accompagne. Il y a souvent deux écoles : Celles qui aiment tout prévoir à l’avance, et qui ont parfois du mal à improviser. Et celles qui ont tendance à laisser les choses venir, et qui gagneraient à être plus structurées.
En adoptant dès la grossesse ou le désir d’enfant une posture à mi-chemin, où l’anticipation n’empêche pas la capacité à aviser et inversement, on vit beaucoup mieux les aléas de la grossesse, du post-partum, et des premières années de vie de son bébé !
Vous décrivez un « cinquième trimestre », celui de la reprise, avec l’idée de « travailler moins et gagner autant, voire plus ». Quel est le principal changement de posture qu’une entrepreneuse doit opérer pour que cela soit vraiment possible ?
Solène Pignet : On se souvient toutes du slogan “travailler plus pour gagner plus”. Or on le sait, en tant qu’entrepreneuse, il ne suffit pas de travailler plus pour augmenter ses revenus. Et lorsqu’on devient maman, on n’a juste plus le temps, ni l’énergie de travailler plus ! Il faut donc trouver d’autres leviers.
Mon conseil pour changer de posture : Ne pas rester seule. S’entourer de femmes qui ont cette même ambition, de concilier ambition et maternité. Écouter et lire des témoignages positifs, des exemples variés qui prouvent que c’est possible. Se faire accompagner par quelqu’un qui est passé par là et saura nous montrer le chemin (et les raccourcis).