Dire oui par culpabilité, s’épuiser pour les autres, confondre présence et valeur : Yannick Chatelain alias Tonvoisin DEBUREAU connaît bien ce mécanisme. Dans Foutologie, il propose une méthode radicale pour reprendre le contrôle de son énergie – sans y laisser sa gentillesse. Interview.
« Foutologie », le mot fait sourire. Mais de quoi parle-t-on vraiment ?
Yannick Chatelain : Calmons tout de suite notre enthousiasme de foutologues : la Foutologie n’est pas l’art de se foutre de tout ! On est loin de cette formule magnifique attribuée à Montesquieu : « C’est une chose extraordinaire que toute la philosophie consiste dans ces trois mots: “Je m’en fous.” » Sur le papier, ça claque sévère son fouet, dans la vraie vie, euh, c’est plus compliqué.
La Foutologie, c’est l’art de choisir en conscience ce qui mérite vraiment notre temps, notre attention, notre énergie – et d’assumer de ne plus en donner à tout le reste.
Je résume souvent le livre en une phrase : « On ne manque pas de temps. On manque d’énergie. Et on la dépense beaucoup trop souvent pour les mauvaises personnes, les mauvais problèmes et les mauvais combats. »
Dans le livre, j’appelle ça le Mordor, en clin d’œil au Seigneur des Anneaux : l’endroit où tout ce qui entre est consumé, sans jamais rien nous rendre. Les polémiques stériles, le regard des autres, les comparaisons, les conflits inutiles, certaines réunions – et parfois certains repas de famille.
Le problème n’est pas que le Mordor existe. Le problème, c’est que l’on continue d’y envoyer nos ressources. Et chaque fois qu’on nourrit le Mordor, nous retirons mécaniquement de l’énergie à ce qui compte vraiment : notre santé, nos proches, nos projets.
Votre livre part d’un constat frontal : on n’est pas fatigué de sa vie, on est fatigué de dire oui à tout. Pour beaucoup de femmes – mères, actives, aidantes – dire non ressemble pourtant à un luxe qu’on ne s’autorise pas. Que leur répondez-vous ?
Yannick Chatelain : Ma réponse : Qu’on leur a longtemps fait croire que leur valeur se mesurait à leur disponibilité. Être une « bonne mère », une « bonne collègue », une « bonne amie » : c’était trop souvent être celle qui ne disait jamais non. La bonne à dire “oui” – j’ose le mot, parce que c’est bien de ça qu’il s’agit : un service qu’on rend, encore et encore, jusqu’à s’oublier soi-même.
Le problème, c’est qu’à force d’être indispensable à tout le monde, on finit par devenir absente à soi-même. Et une personne épuisée ne protège plus personne durablement. Poser des limites n’est donc pas un acte d’égoïsme – c’est tout le contraire : un acte de responsabilité.
Une bougie qui éclaire tout le monde en brûlant par les deux bouts finit toujours par s’éteindre. Se protéger n’est pas une désertion. C’est la condition pour continuer à éclairer.
Vous proposez la méthode des trois cercles pour répartir son énergie. Par où commence-t-on quand on est en surcharge et qu’on ne sait plus ce qui compte vraiment ?
Yannick Chatelain : On ne commence surtout pas par faire plus. On commence par enlever. Je demande à mes lecteurs de répartir leur vie en trois cercles : ce qui est essentiel, ce qu’il faut gérer, et tout le reste. Et très souvent, la découverte est la même : on nourrit énormément le Cercle 3 – ce que j’appelle le Mordor – et on affame le Cercle 1.
D’où cette phrase, que je trouve presque brutale à force d’être simple : « Chaque jeton donné au Cercle 3 est un jeton volé au Cercle 1. »
À partir de là, énormément de décisions deviennent étonnamment faciles à prendre.
Vous distinguez le parasite chronophage du vampire énergétique. En milieu professionnel, lequel est le plus redoutable ?
Yannick Chatelain : Le vampire énergétique, sans la moindre hésitation. Le parasite vous vole une heure par-ci, une heure par-là. C’est fatigant, mais si on regarde le verre à moitié plein, c’est presque distrayant. Le vampire, lui, vous vole jusqu’à votre envie de travailler. Il est aussi épuisant que dangereux : il arrive toujours avec les mêmes problèmes, les mêmes plaintes, sans jamais vouloir de solution – pour la bonne raison que son vrai métier consiste à créer des problèmes pour feindre de les résoudre. On ressort de chaque échange avec lui vidé, et un peu perdu : c’est sa spécialité, l’injonction paradoxale.
Beaucoup de gens pensent être fatigués par leur charge de travail. En réalité, ils sont surtout épuisés par ce genre d’énergumène qui, pour exister, siphonne méthodiquement l’énergie des autres.
Votre chapitre sur le présentéisme est percutant : en France, être épuisé serait presque une preuve de sérieux. Comment s’en sortir sans se marginaliser ?
Yannick Chatelain : Je crois qu’on confond encore massivement présence et contribution. On admire celui ou celle qui répond à ses mails à minuit, qui ne prend jamais de pause, qui est toujours disponible. Pire : on glorifie le surmenage comme une preuve de sérieux professionnel.
Pourtant, la performance durable ne naît jamais de l’épuisement. Des modèles aussi délirants que le 996* vendent aujourd’hui l’idée qu’on peut être performant en travaillant toujours plus, présenté comme un mode de vie moderne et désirable. En réalité, c’est le plus souvent un aller simple vers le burn-out. Notre énergie n’est pas une ressource infinie.
L’objectif n’est pas de travailler moins. C’est de durer. La vraie performance, ce n’est pas d’avoir de l’énergie à la fin de la semaine – c’est d’en avoir encore dans dix ans.
*Le 996 (9h–21h, 6 jours par semaine, soit 72 heures hebdomadaires) est né dans la tech chinoise, où il a été officiellement interdit par la loi en 2021 – même si des pratiques informelles persisteraient dans certaines entreprises. Le phénomène n’est plus cantonné à la Chine : plusieurs start-ups de la Silicon Valley, notamment dans l’IA, revendiquent aujourd’hui des rythmes similaires au nom de la compétitivité mondiale, une tendance confirmée par des données concrètes (hausse mesurable de l’activité professionnelle le samedi à San Francisco). On évoque même parfois un « 997 » (7 jours/7) ou, par exagération ironique, un « 007 » (24h/24, 7j/7). Les experts s’accordent cependant à dire que ces rythmes extrêmes restent, à ce stade, minoritaires plutôt que généralisés – le 997 relevant davantage d’un symbole culturel inquiétant que d’une norme réellement répandue.
Le « Foutomètre » aide à trancher au quotidien. Peut-il aussi s’appliquer aux grandes décisions : changer de job, quitter un partenariat, rompre avec un client toxique ?
Yannick Chatelain : Absolument. Le Foutomètre ne décide jamais à votre place. Il vous empêche simplement de prendre une grande décision trop vite, sous l’emprise de la peur, de la culpabilité ou du regard des autres.
Il pose une question très simple, et redoutablement efficace : est-ce que cette décision nourrit mon Cercle 1… ou est-ce qu’elle nourrit mon Mordor ? Et très souvent, la réponse apparaît d’un coup, beaucoup plus clairement qu’on ne l’imaginait.
Vous défendez une forme d’authenticité radicale. Mais dans un monde où l’image compte – réseaux sociaux, personal branding, networking – jusqu’où peut-on vraiment se permettre d’être radical ?
Yannick Chatelain : L’authenticité radicale, ce n’est pas dire tout ce qu’on pense. C’est arrêter de jouer un personnage.
On peut être diplomate, préserver son jardin secret, communiquer avec intelligence – sans passer sa vie à fabriquer une version de soi qui plaît à tout le monde.
À force de vouloir être aimé de tous, on finit souvent par ne plus savoir qui l’on est. Et ce renoncement a un coût énergétique immense. L’authenticité, ce n’est pas tout révéler. C’est ne plus trahir ce qui compte vraiment pour soi.
Une phrase de Foutologie à retenir pour transformer son quotidien dès demain : laquelle, et pourquoi ?
Yannick Chatelain : Sans hésiter : « On ne manque pas de temps. On manque d’énergie, qui est une ressource précieuse. Et on la dépense beaucoup trop souvent pour : les mauvaises personnes, les mauvais problèmes et les mauvais combats. »
Je crois que cette phrase résume tout le livre. Nous passons notre vie à chercher du temps, alors que notre vraie richesse, c’est notre énergie.
La vraie question n’est donc plus: « Est-ce que j’ai le temps ? ». La vraie question est : « Est-ce que cette personne, ce problème ou ce combat mérite vraiment un morceau de ma vie ? ».
C’est ça, au fond, la Foutologie: choisir où l’on investit son énergie, plutôt que de la laisser disparaître dans le Mordor. Une page à la fois – et une décision à la fois.