ALLY : comment une étudiante étrangère a transformé ses galères administratives en projet entrepreneurial

ALLY

Arrivée seule en France en 2023 pour ses études d’ingénieur, Sandra Kamdeu a vécu de l’intérieur le parcours du combattant administratif qui attend chaque étudiant étranger. Plutôt que de subir, elle a lancé le projet ALLY, une application pensée comme « l’ami que tu aurais voulu avoir » pour t’installer en France. À moins de 25 ans, étudiante-entrepreneure à UniLaSalle, elle remporte le Prix Young des Business O Féminin Awards 2026. Rencontre avec une porteuse de projet qui n’a pas attendu de se sentir légitime pour agir.

Vous arrivez en France en 2023, seule face aux démarches administratives. Qu’est-ce qui s’est passé concrètement à ce moment-là, et à quel instant précis vous êtes-vous dit « je vais créer une solution pour ça » ?

Sandra Kamdeu : Lorsque je suis arrivée en France en 2023 pour poursuivre mes études d’ingénieur, j’ai rapidement été confrontée à une multitude de démarches : logement, banque, assurance, carte Vitale, CAF, titre de séjour, transports… Chaque étape semblait dépendre d’une autre, sans qu’il existe un parcours clair et centralisé.

Comme beaucoup d’étudiants étrangers, j’ai passé des heures à chercher des informations sur Internet, dans des groupes WhatsApp ou Facebook, avec parfois des réponses contradictoires. Ce n’est pas un événement unique qui a déclenché l’idée d’ALLY, mais l’accumulation de ces difficultés.

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Le véritable déclic est venu lorsque j’ai commencé à aider d’autres étudiants qui rencontraient exactement les mêmes problèmes que moi. J’ai alors compris que ce n’était pas une difficulté individuelle mais un problème structurel qui touchait des milliers de jeunes chaque année.

Deux ans de bénévolat à l’AREAF, des centaines d’étudiants africains accompagnés. Qu’est-ce que cette expérience de terrain vous a appris que votre propre arrivée ne vous avait pas encore montré ?

Sandra Kamdeu : Mon expérience personnelle m’a montré les difficultés. Le bénévolat m’a permis d’en mesurer l’ampleur.

J’ai découvert que derrière les démarches administratives se cachent souvent du stress, de l’isolement, des problèmes financiers et parfois même l’abandon de projets d’études. Chaque étudiant a son histoire, mais les blocages reviennent souvent : manque d’informations fiables, peur de faire une erreur, absence de réseau.

Cette expérience m’a surtout appris que les étudiants n’ont pas seulement besoin d’informations. Ils ont besoin d’être accompagnés et rassurés.

Le sous-titre de votre app, c’est « l’ami que tu aurais voulu avoir pour t’installer en France. » Pourquoi le mot « ami » plutôt que « guide » ou « assistant » ? C’est un choix très fort, qu’est-ce qu’il dit de votre vision ?

Application ALLY
Application ALLY

Sandra Kamdeu : Parce qu’un guide donne des informations, alors qu’un ami reste présent tout au long du parcours.

Lorsque l’on arrive dans un nouveau pays, on ne cherche pas seulement des réponses techniques. On cherche quelqu’un qui comprend ce que l’on traverse, qui nous conseille et qui nous évite certaines erreurs.

ALLY est née de cette conviction : la technologie doit être utile, mais elle doit aussi être humaine. Le mot “ami” reflète cette proximité et cette bienveillance.

Des agences facturent jusqu’à 1 500€ pour des démarches que les étudiants peuvent faire seuls. Vous proposez un bundle complet à 109,99€. Comment vous positionnez-vous face à ces acteurs, et n’avez-vous pas peur qu’ils cherchent à vous freiner ?

Sandra Kamdeu : Je ne considère pas ces acteurs comme des concurrents directs.

Certaines familles ont besoin d’un accompagnement totalement externalisé et sont prêtes à payer pour cela. ALLY s’adresse plutôt aux étudiants qui souhaitent comprendre et réaliser eux-mêmes leurs démarches, tout en étant accompagnés.

Notre objectif est de rendre l’information accessible et de réduire les barrières financières. Je pense qu’il existe une place pour des solutions plus abordables, plus transparentes et davantage centrées sur l’autonomie des étudiants.

Vous avez identifié octobre 2026 (l’ouverture de la campagne Campus France) comme fenêtre de lancement idéale. Cette précision dans le timing, c’est ce qui distingue un projet amateur d’un vrai projet entrepreneur. Comment avez-vous construit cette vision stratégique ?

Sandra Kamdeu : Cette date n’a pas été choisie au hasard.

La campagne Campus France marque chaque année le début du parcours de milliers de futurs étudiants. C’est à ce moment-là que les besoins d’information sont les plus importants et que les décisions commencent à se prendre.

Je souhaitais que l’application soit disponible exactement lorsque les étudiants commencent leurs démarches, et non lorsqu’ils sont déjà confrontés aux difficultés.

Vous êtes en 5ème année à UniLaSalle, et vous lancez une startup en parallèle. Comment vous organisez-vous, et est-ce que votre école est un soutien ou plutôt un contexte à gérer ?

Sandra Kamdeu : L’organisation est essentielle.

Mon cursus d’ingénieur m’a appris à gérer des projets complexes, à structurer des objectifs et à travailler avec des échéances précises. Ces compétences me servent aujourd’hui dans le développement d’ALLY.

UniLaSalle a également joué un rôle important grâce au statut national d’étudiante-entrepreneure obtenu via Pépite. Cela m’a permis de bénéficier d’un cadre favorable pour développer mon projet.

Vous dites « je ne construis pas une solution pour une cible que je ne connais pas, je suis cette cible. » Dans l’entrepreneuriat, l’expérience vécue est souvent sous-estimée face aux diplômes ou aux levées de fonds. Comment vous l’assumez, vous ?

Sandra Kamdeu : Je considère cela comme une force.

Bien sûr, l’expérience personnelle ne remplace pas l’analyse de marché ou le travail de validation. Mais elle permet de comprendre profondément les besoins réels des utilisateurs.

Je n’ai pas observé ce problème de l’extérieur. Je l’ai vécu. Et aujourd’hui, j’échange quotidiennement avec des personnes qui le vivent encore.

Cette proximité avec le terrain est un avantage considérable.

ALLY cible spécifiquement les étudiants d’Afrique subsahérienne pour la partie pré-arrivée, avec des paiements en Mobile Money (Orange Money, Wave, MTN MoMo). Ce n’est pas un détail, c’est une infrastructure pensée pour un continent. Qu’est-ce que ça dit de l’ambition d’ALLY à long terme ?

Sandra Kamdeu : Cela montre que nous voulons construire une solution adaptée aux réalités de nos utilisateurs.

Dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, Mobile Money est plus répandu que la carte bancaire. Ignorer cette réalité reviendrait à exclure une partie importante de nos futurs utilisateurs.

À long terme, notre ambition est de devenir la plateforme de référence pour la mobilité étudiante internationale, en commençant par répondre parfaitement aux besoins d’un premier marché.

Le Village (ce forum entre pairs) semble être le cœur humain du projet. Pourquoi la communauté est-elle aussi centrale dans votre approche ?

Sandra Kamdeu : Parce que les meilleures réponses viennent souvent de personnes qui ont déjà vécu la même situation.

Le Village permettra aux étudiants d’échanger entre eux, de partager leurs expériences et de s’entraider.

Je suis convaincue que la réussite d’un étudiant étranger repose autant sur l’accès à l’information que sur l’existence d’un réseau de soutien.

Vous avez moins de 25 ans, vous êtes étudiante étrangère en France, et vous remportez un award national devant un jury d’expertes. Qu’est-ce que vous avez envie de dire à toutes celles qui pensent qu’elles ne sont « pas encore légitimes » pour entreprendre ?

Sandra Kamdeu : Je voudrais leur dire qu’il ne faut pas attendre de se sentir légitime pour commencer.

La légitimité ne précède pas toujours l’action. Très souvent, elle se construit en avançant.

Nous avons tendance à penser qu’il faut avoir beaucoup d’expérience, beaucoup d’argent ou un parcours parfait pour entreprendre. Pourtant, les meilleures idées naissent souvent de problèmes réels rencontrés au quotidien.

Si vous avez identifié un problème et que vous souhaitez contribuer à le résoudre, vous avez déjà une bonne raison de commencer.

Vous remportez le prix Young des Business O Féminin Awards 2026, face à un jury d’expertes, alors que vous êtes encore étudiante. Qu’est-ce que cette reconnaissance représente pour vous, et qu’est-ce que vous avez envie de faire juste après l’avoir reçue ?

Sandra Kamdeu : Cette distinction représente avant tout un encouragement.

Recevoir cette reconnaissance alors que je suis encore étudiante me montre que les problématiques que j’essaie de résoudre sont réelles et qu’elles méritent d’être prises en compte.

C’est également une responsabilité supplémentaire : celle de transformer cette idée en une solution concrète qui apportera une réelle valeur aux étudiants.

Juste après avoir reçu ce prix, mon premier réflexe est de retourner au travail sur ALLY. Parce que la plus belle récompense, pour moi, sera de voir les premiers étudiants utiliser l’application et dire : “C’est exactement ce dont j’avais besoin.

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