Biohacking : les clés du Dr Denys Coester pour les femmes actives

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Médecin anesthésiste-réanimateur depuis vingt ans et auteur du livre Biohacking, le Dr Denys Coester croise depuis longtemps deux réalités : celle de l’urgence, quand le corps lâche, et celle de la prévention, quand on choisit d’agir avant.

Dans cette interview accordée à Business O Féminin, il démystifie un mot qui continue d’intimider, le biohacking, et explique pourquoi les femmes, et en particulier les entrepreneures, ont tout intérêt à s’en emparer. Sommeil, charge mentale, burn-out, état de flow, spécificités du cycle féminin : ses réponses, aussi précises que rassurantes, donnent des clés concrètes pour reprendre la main sur sa santé.

Médecin anesthésiste-réanimateur depuis vingt ans, comment on arrive à écrire un livre sur le biohacking ?

Guide Dev Persot

Dr Denys Coester : Avec un parcours aux urgences et au SAMU, j’ai cette double casquette qui m’a habitué à l’aigu, à l’instant où tout bascule dans la santé. Naturellement, quand on est confronté à ce basculement, on a envie de s’intéresser à ce qui se passe avant : c’est ce qui m’a conduit vers la médecine de prévention.

En tant qu’anesthésiste, je suis aussi très branché physiologie et pharmacologie, et habitué à la surveillance des constantes vitales : quand un patient dort ou est en réanimation, c’est à nous de suppléer à toutes ses fonctions. Cette appétence pour le tracking des constantes biologiques, couplée à mon intérêt pour la prévention, qui s’est affirmé à partir de la quarantaine, âge où l’on prend souvent conscience de l’importance de la médecine anti-âge, a fini par tout rassembler dans un même package : l’optimisation de la santé. Car on ne peut optimiser que ce que l’on peut mesurer.

Concrètement, cette mesure passe d’abord par des bilans biologiques réguliers, pas la peine de multiplier les analyses ou de traquer des anticorps improbables. L’idée est simplement d’instaurer un suivi régulier, comme le proposent d’ailleurs de plus en plus de médecins généralistes. On peut y ajouter des bilans physiologiques (impédancemétrie pour la masse grasse et la masse maigre, VO2 max pour l’étage cardio-vasculaire et respiratoire) et, en complément, des objets connectés : bagues Oura, bracelets Whoop, montres Garmin ou Apple Watch. Leur fiabilité absolue est discutable, mais leur intérêt est ailleurs : dans l’évolution des chiffres. Si une soirée arrosée fait chuter mon sommeil profond, la valeur exacte importe moins que la tendance qu’elle révèle.

Le mot « biohacking » fait peur. C’est quoi exactement, et surtout, c’est pour qui ?

Dr Denys Coester : Le biohacking, c’est pour tout le monde. C’est le mot qui fait peur, pas la pratique. Je l’ai découvert vers 2020, à une époque où j’étais quasiment le seul à en parler en France. J’ai même envisagé de lui préférer le terme de « bio-optimisation », avant qu’on me convainque de garder « biohacking », devenu depuis beaucoup plus mainstream et donc moins intimidant, porté aussi par des figures comme l’Américain Bryan Johnson et l’essor de la mouvance longévité.

Étymologiquement : bio, la vie ; hacking, la prise de contrôle. L’idée est de reprendre la main sur sa biologie pour optimiser sa santé, dans l’instant et si possible dans la durée. Le biohacking ne réinvente pas la roue : sa base reste les fondamentaux : bien manger, bien dormir, éviter le stress excessif, bouger. Mais ce n’est pas ça, le biohacking ce n’est qu’un socle sans lequel il n’a aucun sens. Le biohacking, c’est la recherche d’optimisation qui vient ensuite, appuyée sur des bilans sanguins, des bilans fonctionnels et du tracking.

Concrètement, c’est une démarche de test and learn : on teste des routines et on observe leur effet sur des paramètres choisis. Si une soirée arrosée fait chuter mon sommeil profond d’une heure à trente minutes, c’est un signal. Si une séance de méditation avant le coucher me fait au contraire gagner en sommeil profond, c’est un signal aussi et une pratique à intégrer.

Et les femmes sont, sur ce terrain, plus rodées qu’elles ne le pensent : elles explorent en permanence leur physiologie au fil de leur cycle : dates de règles, période d’ovulation, variations d’humeur, de température, de capacités physiques selon les phases. Le biohacking est presque plus naturel chez la femme que chez l’homme.

Vous décrivez dans le livre un profil que vous voyez de plus en plus à l’hôpital : des femmes brillantes, performantes… et profondément épuisées. Elles ont quoi en commun ?

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Biohacking – Dr Denys Coester (Ed. Eyrolles)

Dr Denys Coester : La fatigue, en soi, ne veut ni tout ni rien dire : c’est l’un des tout premiers motifs de consultation en médecine générale. Elle peut venir d’un simple manque de sommeil, d’une charge de travail qui empiète sur les nuits, de jeunes enfants qui réveillent… Une fois ces causes écartées, il faut chercher plus loin : des causes hormonales, un dérèglement du cortisol, des hormones sexuelles, une préménopause.

L’écueil, c’est de se dire trop vite « c’est dans la tête ». Un problème hormonal, un début de préménopause chez la femme comme chez l’homme peut tout à fait provoquer des signes de burn-out. En médecine, les diagnostics psychologiques ou psychiatriques sont ce qu’on appelle des diagnostics d’exclusion : on ne les pose qu’après avoir écarté les causes physiologiques. Un lymphome, une leucémie, un cancer peuvent eux aussi débuter par un simple épuisement. Dire à quelqu’un « ne t’inquiète pas, c’est un burn-out, fais un peu de psychothérapie » sans bilan biologique préalable, c’est prendre le risque de passer à côté du vrai problème.

Le sommeil, c’est le premier levier que vous abordez. Pourquoi c’est si sous-estimé par les entrepreneures ?

Dr Denys Coester : Les personnes qui n’ont réellement besoin que de 4 à 5 heures de sommeil existent, mais elles sont extrêmement rares, une particularité génétique. Pour l’immense majorité, le besoin se sommeil se situe autour de 7 à 8 heures par nuit. L’un de mes professeurs de neurologie avait une formule que j’aime beaucoup : on est « comptable » de son sommeil. Plutôt que de viser 7 ou 8 heures chaque nuit (ce qui, avec une vie sociale et professionnelle chargée, est souvent illusoire), mieux vaut raisonner à l’échelle de la semaine et viser un total d’environ 50 heures.

Dans l’idéal, on se couche et on se lève à heures fixes, sans réveil. On sait que c’est compliqué à tenir au quotidien, d’où l’intérêt de ce raisonnement hebdomadaire, plus réaliste, et donc plus facile à intégrer dans l’agenda chargé d’une entrepreneure.

« Je dors 5 heures, ça me suffit« . Vous entendez ça souvent. Vous répondez quoi ?

Dr Denys Coester : Que ces personnes ont l’impression que ça leur suffit, mais qu’elles le payent d’une manière ou d’une autre : un coup de barre dans la journée, une vigilance qui flanche à un moment ou à un autre. Le corps finit toujours par manifester ce qui coince.

Sur le long terme, le manque de sommeil chronique diminue les capacités d’attention, de concentration, de mémoire. Il joue aussi sur l’humeur : vers la morosité, ou à l’inverse vers une excitation compensatrice qui n’a rien de très sain. Cela augmente également le risque de maladies chroniques. Le problème s’aggrave en cercle vicieux : moins bien dormir, c’est moins d’énergie dans la journée, donc moins de sport, donc plus de sédentarité ; moins d’énergie, c’est aussi plus de grignotage (souvent sucré, pour se donner un coup de fouet) qui génère une inflammation digestive, laquelle entretient le stress… qui, à son tour, dégrade encore le sommeil. C’est un engrenage.

Stress, charge mentale, burn-out… le trio que toutes nos lectrices connaissent. Quel est le premier geste concret pour casser ce cycle ?

Dr Denys Coester : Le premier geste, c’est la prise de conscience, et ce n’est pas toujours évident. Il faut réussir à prendre du recul, à se poser la question avec un regard critique : ce que je vis est-il normal ? Est-ce conforme à ce que je veux pour mon corps, mes cellules, mon cerveau, mon état psychique ? Le nez dans le guidon, on ne se rend pas toujours compte que ce que l’on vit ne l’est pas.

Ensuite, il ne faut pas hésiter à en parler rapidement à son médecin traitant, pour faire un premier bilan de débroussaillage parce que la fatigue peut venir de carences, de règles trop abondantes, et de bien d’autres causes organiques à écarter avant tout.

Le biohacking, en réalité, se déroule toujours en trois temps : d’abord repérer les déséquilibres, ensuite les corriger, et enfin la partie la plus stimulante : optimiser sa santé. Et faire durer les choses dans le temps, pour ne pas retomber dans les travers de départ.

Alimentation, sport, respiration : on nous dit de tout faire. Par quoi on commence quand on a peu de temps ?

Dr Denys Coester : On commence par ce qui semble le plus simple, le moins coûteux en temps et en énergie, celui qui suit le fameux « principe de Pareto », ce principe des 80/20 selon lequel une petite partie des efforts produit l’essentiel des résultats. Autrement dit : on cherche l’action qui rapporte le plus pour l’effort le plus faible, pas celle qui coche toutes les cases du mode de vie idéal. Si le sommeil est totalement anarchique depuis des années, ce n’est peut-être pas par là qu’il faut commencer. Il vaut mieux regarder ce qui est le plus facile à corriger : l’alimentation, ou la sédentarité.

La sédentarité, par exemple, se corrige assez facilement. Pour quelqu’un dont la seule activité physique consiste à prendre la voiture pour aller travailler, puis à faire l’aller-retour canapé-frigo le soir, la première étape peut être aussi simple que marcher dix minutes après le déjeuner.

La méthode tient en trois étapes : prendre conscience, écarter les causes biologiques, puis chercher la plus petite action réaliste et réalisable pour amorcer le changement. Se dire « à partir de demain je me couche à 21h, je mange bio, j’arrête le sucre et le café, et je fais du sport » ne sert à rien. On avance par paliers, on intègre, et une fois qu’une étape est acquise, on passe à la suivante.

Et il faut se défaire d’une idée reçue du développement personnel : non, il ne faut pas 21 jours pour changer une habitude. Selon les études, cela varie de 16 à 254 jours, donc si l’habitude n’est pas ancrée au bout de trois semaines, il ne faut surtout pas culpabiliser ni se dire que c’est perdu d’avance.

Vous parlez d’état de « flow« , cette concentration ultime qui fait qu’on est au sommet. On peut vraiment le provoquer ?

Dr Denys Coester : On peut le provoquer en se plaçant dans les conditions mentales du bon équilibre. On oscille en permanence entre le désir et l’ennui, entre « c’est trop facile » et « c’est trop difficile ». Le stress négatif, c’est justement l’inadéquation entre mes capacités et ce qu’exige la tâche : plus la tâche est exigeante et moins j’ai de capacités, plus je suis stressé ; à l’inverse, si j’ai beaucoup de capacités pour une tâche peu exigeante, je m’ennuie.

L’état de flow, c’est ce point d’équilibre : un défi juste assez élevé pour me pousser dans quelque chose que j’aime, tout en restant à ma portée. Prenez quelqu’un habitué à soulever 100 kg à la salle : lui proposer 80 kg, il va s’ennuyer ; lui proposer 120 kg, il va échouer et se dévaloriser. Mais lui proposer 101, puis 102, puis 103 kg.. c’est juste assez exigeant, mais atteignable en se donnant à fond. Et la satisfaction sera immense, parce qu’il aura dépassé ses limites tout en restant dans le raisonnable. C’est exactement ça, l’état de flow.

Le biohacking, c’est une pratique très masculine dans l’imaginaire collectif. Est-ce qu’il y a des spécificités féminines à prendre en compte ?

Dr Denys Coester : Le biohacking chez l’homme est plus simple à appréhender : il fonctionne sur un cycle de 24 heures. Chez la femme, c’est plus complexe, car s’ajoute un second cycle, de 26, 28 ou parfois 32 jours selon les femmes. Mais c’est justement là que les femmes ont une longueur d’avance : elles ont l’habitude de relier leurs sensations à leur cycle : « je gonfle un peu, je suis fatiguée, mes règles approchent » ; « je sens un tiraillement, l’ovulation n’est pas loin ».

Schématiquement , et sans mettre toutes les femmes dans les mêmes cases, la première phase du cycle est plutôt propice à l’activité physique, avec une montée en puissance jusqu’à l’ovulation, où les capacités physiques et mentales sont souvent au pic. Vient ensuite une phase de décroissance, avec un besoin de repli sur soi plus marqué à l’approche des règles, ce n’est probablement pas le moment idéal pour se mettre une pression maximale, physiquement ou mentalement. Cette logique se retrouve aussi côté alimentation : plus de besoins énergétiques en première phase, davantage de fer à prévoir autour des règles, etc…

Cette culture de l’écoute du corps se retrouve aussi dans le rapport à la médecine préventive : une femme va spontanément consulter un gynécologue, faire des frottis, des mammographies, s’interroger sur un traitement hormonal à l’approche de la ménopause. Un homme de 50-60 ans va beaucoup plus rarement consulter un urologue de sa propre initiative, ce qui explique en partie que certains cancers, comme le cancer du testicule, soient parfois détectés tardivement. La santé préventive est beaucoup plus ancrée dans la culture féminine, un vrai atout pour le biohacking.

Si vous aviez un message à laisser aux lectrices, ce serait quoi ?

Dr Denys Coester : Écouter son corps. Les femmes savent faire, c’est une compétence qu’elles cultivent déjà. Et ne pas vivre les changements hormonaux, qu’il s’agisse du cycle ou de l’arrivée de la préménopause et de la ménopause, comme une fatalité à subir, mais comme des étapes à accompagner pour les vivre au mieux, physiquement et mentalement.

La ménopause en elle-même est une réalité biologique incontournable ; mais les bouffées de chaleur, les effets sur l’humeur, eux, ne sont pas une fatalité : ils peuvent être atténués, accompagnés, améliorés. Il en va de même pour les cycles hormonaux : ce sont des réalités à connaître, pas des contraintes à subir passivement. Elles peuvent, au contraire, devenir des alliées.

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