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Salariat versus travail indépendant : quand le télétravail rebat les cartes

salariat versus travail indépendant

Alors que la crise sanitaire a propulsé l’instauration massive du télétravail, doit-on y voir un brouillage des frontières entre salariat et travail indépendant ?

Voilà près de 30 ans que le télétravail a fleuri dans l’hexagone. “Mais à l’origine, il ne concernait presque que les travailleurs indépendants, relate Caroline Diard, Enseignante -Chercheuse en Management des Ressources Humaines et Droit à l’ESC Amiens. D’ailleurs, il faut attendre 2012 pour le voir mentionné dans le Code du travail, et la pandémie pour qu’il prenne toute sa place auprès des salariés. Dans le même temps, le modèle Toyotiste de “l’entreprise maigre” a lui-aussi prospéré, avec une augmentation de la sous-traitance. Dernier acte en date : l’accélération de la digitalisation pendant la pandémie qui a montré que nombre de métiers peuvent désormais s’exercer à distance.

L’entreprise peut-elle encore faire corps ?

La première question qui se pose face à cette entreprise doublement atomisée (télétravail et externalisation), est celle de sa capacité à intégrer les salariés dans un collectif. “Il est clair que nombre d’employeurs n’assument plus tout à fait leur devoir d’offrir un espace de travail en réduisant leurs bureaux”, souligne Sarah Abdelnour, maîtresse de conférences en sociologie à l’université Paris-Dauphine. Pourtant, cantines, salles de repos et machines à café jouaient un rôle prépondérant dans l’offre d’activités de sociabilité par les entreprises.

De l’autre côté, les freelances se regroupent toujours plus dans les coworkings via des collectifs ou des coopératives. Bientôt rejoints par les télétravailleurs qui, pour la plupart, assument eux-mêmes les frais de ces bureaux nouvelle génération. Toutefois, Sarah Abdelnour émet ici une réserve : “ces nouvelles formes de sociabilité concernent les indépendants qualifiés. On n’observe absolument pas les mêmes dynamiques pour les travailleurs des plateformes ubérisées. Ces dernières n’ont d’ailleurs aucun intérêt à ce que les indépendants se retrouvent et forment des actions contestataires collectives”. 

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Télétravail : mais qui en sort vraiment gagnant ?

En instaurant le télétravail sur la durée, les entreprises ont donc économisé certains coûts. Et ce, sans observer de baisse de productivité chez leurs salariés. Au contraire. Une étude menée par Caroline Diard, Virginie Hachard et Dimitri Laroutis, en sortie de confinement auprès de salariés en télétravail révèle que 41% des sondés estiment que leur charge de travail a augmenté. Mais le tableau est plus nuancé qu’il n’y paraît. Alors que l’on pouvait craindre les dérives du micromanagement, “seulement” 19% des salariés ont senti la pression de leur manager, et 82% témoignent d’une plus grande liberté d’organisation.

En réalité, les salariés étaient plutôt dans une forme d’autocontrôle car ils se sentaient redevables de télétravailler”, souligne Caroline Diard qui ajoute que le télétravail est aujourd’hui devenu un outil central dans la marque employeur à l’externe, et la fidélisation des salariés à l’interne.  En outre, le télétravail peut donc agir comme un aimant pour des salariés en quête de liberté. Ainsi que pour les indépendants en recherche de davantage de sécurité.

De l’importance du contrat psychologique

En somme, il est clair que les frontières entre salariat et indépendance deviennent de plus en plus poreuses. Mais si elles ne devaient tenir qu’à un fil, celui-ci serait certainement juridique. Effectivement, les indépendants en France ne sont à ce jour pas soumis à un lien de subordination avec leur client. À moins que l’on évolue vers un modèle à l’allemande ou de tels liens peuvent exister.

À terme, certains spécialistes prédisent la disparition du CDD et de l’interim au profit du travail indépendant. Le dernier garde-fou relèverait alors peut-être du contrat psychologique noué avec les salariés, “forme de contrat tacite qui se noue et se dénoue au fil de la relation managériale”, explique Caroline Diard. Ce contrat psychologique repose sur « des croyances individuelles, modelées par l’organisation, relatives aux termes d’un accord d’échange réciproque entre l’individu et son organisation » (Rousseau, 1995). Caroline Diard y voit le vrai point différenciant entre travail indépendant et salariat, si tant est que l’entreprise parvienne à diffuser sa culture et ses valeurs, même à distance.

Notes

Mise en oeuvre du télétravail : une relation managériale réinventée ? Caroline Diard, Virginie Hachard, F.F.E “Annales des Mines -Gérer et comprendre”.

Paulina Jonquères d’Oriola

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