Sabbatical Dreams : « Une pause n’est pas une parenthèse, c’est un tremplin »

congé sabbatique

Consultante RH depuis vingt-cinq ans, Violaine Bô a vu le monde du travail se fissurer : perte de sens, épuisement, carrières qui avancent en pilote automatique. En 2024, c’est elle qui craque. Elle arrête tout pendant six mois et part seule à vélo jusqu’à Lisbonne : 3 500 km en huit semaines. À son retour, elle enquête auprès de celles et ceux qui ont osé faire une pause professionnelle. Elle en a tiré Sabbatical Dreams (Ed. Vuibert), un guide à la fois inspirant et pratique pour passer du rêve à l’action, et une invitation faite aux entreprises à changer de regard sur la pause. Rencontre.

Vous observez le monde du travail depuis vingt-cinq ans. Qu’est-ce qui vous a fait, à votre tour, appuyer sur pause ?

Violaine Bô : Un ensemble de choses. Pendant le Covid, 100% de mon activité s’est instantanément arrêtée. Je l’ai assez mal vécu pour différentes raisons. Ensuite mon activité a repris. Et elle a été excessivement intense en 2022 et 2023. J’étais épuisée et insatisfaite de la façon dont mon travail évoluait, mais je n’arrivais pas à comprendre pourquoi exactement.

En parallèle, je me suis surprise à être envieuse de personnes qui partaient en tour du monde ou en itinérance longue durée. Là, je me suis dit qu’il y avait un problème. Je me suis fait accompagner et un jour, en pleine séance d’accompagnement, j’ai décidé d’arrêter de travailler 6 mois.

Mini Guide Leader

Rêve d’ailleurs ou envie de fuir : comment savoir si son projet de pause est le bon ?

Violaine Bô : Je crois bien que l’on ne sait jamais avant de se lancer si son projet de pause est le bon. Moi-même, j’ai douté pendant des semaines et je ne peux dire qu’aujourd’hui que c’était un bon projet et que c’est l’une de mes meilleures décisions ! « LE » bon, je ne sais pas.

Rêve d’ailleurs ou envie de fuir, il y a une forme de jugement car « Partir vers » a plus de panache que « quitter », qui a mauvaise presse. Mais arriver à démêler est difficile. On peut rêver d’ailleurs (qui n’est pas forcément l’autre bout du monde) parce qu’on étouffe et qu’on a envie d’autre chose. Parfois on sait ce qu’on ne veut plus avant même de savoir ce que l’on veut. Avoir besoin de prendre du temps, du recul par rapport à une situation n’est pas forcément abandonner. Et souvent les deux s’entremêlent en fait un peu.

Il est sans doute essentiel de se poser les bonnes questions avant d’appuyer sur le bouton pause. Il y a une question d’honnêteté vis-à-vis de soi-même, de capacité à s’écouter et à regarder ses envies profondes.

Le congé sabbatique a la réputation d’être réservé à quelques privilégiés. Qu’en est-il vraiment, que l’on soit salariée, indépendante ou fonctionnaire ?

Violaine Bô : J’ai rencontré des salariés, des professions libérales, des indépendants et des fonctionnaires. Donc tous ces statuts sont susceptibles de pouvoir faire une pause dans leur vie professionnelle. Ensuite, évidemment, les conditions évoluent d’une personne à une autre et s’adaptent en fonction des cas.

L’argent et les enfants sont souvent les premiers freins. Comment les lever concrètement ?

Sabbatical Dreams - Violaine Bô (Ed. Vuibert)
Sabbatical Dreams – Violaine Bô (Ed. Vuibert)

Violaine Bô : Ce n’est pas ce que j’ai constaté. Je crois que chacun monte un projet faisable et à sa mesure. Quand on pense congé sabbatique, on pense souvent tour du monde. Mais certains projets sont plus modestes. Et même pour le tour du monde : certains le font à la voile en famille et d’autres prennent un sac à dos et font des petits boulots localement dès que le porte-monnaie est vide. Les personnes se montrent souvent très inventives. Il existe une multitude de solutions pour financer le projet lui-même et compenser en partie l’absence de rémunération.

Mais il est vrai que c’est un frein que l’on évoque souvent. Il est à déconstruire. C’est un aspect qui est clairement à gérer en mode projet. C’est vraiment ce que j’ai voulu aborder dans mon livre.

En ce qui concerne les personnes souhaitant prendre un congé sabbatique avec leurs enfants, la plupart du temps cela part d’une envie profonde de faire ça en famille : c’est un point central. Du coup la question est plus pour eux : quel est le meilleur moment ? Et tout découle de cela.

Chez les personnes que j’ai interviewées, le même processus est à l’œuvre : une envie est là, le déclic se produit : « j’y vais » et alors, seulement ensuite, vient la question du comment. Que cela soit pour les enfants ou l’argent, des solutions existent. Cela nécessite souvent de la préparation, de l’anticipation, des choix, mais c’est à la portée de nombreuses personnes.

Comment annoncer son projet à son manager sans donner l’impression de manquer d’ambition ou de tout lâcher ?

Violaine Bô : Le plus tôt possible d’abord. Autour d’une table ensuite, les yeux dans les yeux je dirais. Il est nécessaire de bien préparer ce qu’on va lui dire. Lui expliquer ce que ce projet représente pour soi et ensuite le rassurer. Lui dire que l’on ne quitte pas le navire et que votre souhait est de revenir. Ensuite préparer avec lui votre départ le plus en amont possible pour sécuriser l’équipe, faire en sorte que tout se passe bien durant l’absence.

Et surtout préparer le retour en fonction du contexte de l’entreprise et de l’équipe et des propres aspirations professionnelles de la personne.

Vous dites que le retour est une étape à part entière. Pourquoi est-il souvent plus difficile que le départ ?

Violaine Bô : Partir, c’est enfin réaliser son projet, que l’on a souvent mis des mois à préparer. Donc pendant des mois, on est tendu vers cet objectif, on l’attend : il y a une forme d’excitation et d’aboutissement « on y est ».

Le retour, en revanche, force est de constater que très peu de personnes le préparent. Comme s’ils étaient tendus vers cet objectif et que la suite viendrait d’elle-même. Mais presqu’à chaque fois, j’ai constaté que les personnes regrettaient de ne pas avoir préparé le retour, moi la première.

Le congé sabbatique est une période de vie intense car elle fait sortir de son quotidien, casse les repères. C’est souvent un concentré d’expérience. Mais on revient au « même endroit » si je puis dire qu’au moment où on est parti. Sauf que des choses ont forcément changé, pour soi d’abord mais également dans l’entreprise. On reprend sa routine, ses habitudes sans l’intensité de ce qui a été vécu. Il faut souvent une période de réadaptation, savoir intégrer ce vécu, savoir le raconter pour que cela prenne sa place. Plusieurs personnes m’ont dit « je suis partie 7 mois, et il m’a fallu 7 mois pour réintégrer pleinement ma vie ». Préparer son retour permet de l’adoucir, et de comprendre par quelles étapes on passe. Si l’on veut que cette expérience de congé sabbatique soit vraiment une expérience, il est nécessaire, comme un projet, d’en faire l’atterrissage.

Une pause sur un CV peut inquiéter un recruteur. Comment la transformer en atout ?

Violaine Bô : Savoir raconter ce que l’on a fait, pourquoi on l’a fait et ce que cela fait de nous. Comprendre en quoi cette expérience constitue un apprentissage et ce qui est transférable en entreprise. Il est important de rassurer le recruteur et de lui montrer ce que cela fait de vous, en quoi c’est différenciant par rapport à un autre candidat par exemple. Un congé sabbatique développe souvent une multitude de compétences qu’il est important de savoir valoriser.

L’idée est d’en faire une expérience à part entière et de l’inscrire complètement dans la logique de son parcours.

Les femmes jonglent déjà entre carrière et charge familiale. La pause professionnelle peut-elle les aider à progresser dans leur leadership plutôt que les pénaliser ?

Violaine Bô : D’abord, pour les femmes qui ont des enfants, et qui prennent un congé sabbatique avec leurs enfants, tous les témoignages convergent : passer 6 mois ou un an avec ses enfants en voyage est sans équivalent. Toutes témoignent que c’est un cadeau et qu’elles ont découvert leurs enfants. C’est un élément important à préciser car il y a un vécu familial dense et cela constitue des fondations fortes qui, ensuite, peuvent libérer les femmes de cette éternelle question : « Est-ce que je travaille trop ? Est-ce bien pour mes enfants ? Etc… ».

Ensuite, une personne qui organise un voyage au long court apprend à anticiper, décider, gérer l’incertitude, négocier, improviser, rencontrer des inconnus. Ensuite, avec ou sans enfant, un congé sabbatique développe habituellement de nombreuses soft skills comme le pouvoir d’agir, la capacité à oser, à décider, à s’adapter. Souvent aussi une confiance en soi, une plus grande facilité à aller vers l’autre, une meilleure compréhension des autres. Et, pour celles qui partent en tour du monde avec enfants : une capacité d’organisation hors pair, à gérer les aléas.

Enfin, elles ont pris le temps du recul. J’ai en tête une femme qui a pris un an pour se former à la création et à la confection de chapeaux : elle est revenue à son poste, à la tête d’une très grosse équipe ; elle témoigne être revenue meilleure manager. Pour moi, toutes ces compétences peuvent permettre aux femmes de nourrir leur posture de leader.

0
0
Votre panier
Votre panier est vide