Argent et famille : en parler pour prévenir les conflits

Caroline Maurel argent transmission famille

Ancienne notaire devenue médiatrice patrimoniale, Caroline Maurel connaît mieux que quiconque les non-dits qui minent les familles françaises autour de l’argent et de l’héritage.

Dans cette interview, elle explique pourquoi le tabou financier familial cache en réalité une peur bien plus profonde, comment aider les femmes à reprendre leur place dans les décisions patrimoniales, et quelles règles d’or permettre d’aborder la transmission sans déclencher de conflit. Sa conviction ? Le silence ne protège jamais l’harmonie familiale, il ne fait que la reporter. Interview.

En France, l’argent reste un sujet profondément tabou en famille. D’où vient selon vous cette difficulté culturelle à parler d’héritage et de transmission ?

Guide Dev Persot

Caroline Maurel : Le tabou vient de la confusion entre argent et amour. 

En famille, parler d’héritage, c’est implicitement parler de la mort d’un parent, de préférences supposées entre enfants, de la valeur qu’on accorde à chacun. En France, il y a aussi un héritage culturel et une certaine pudeur autour de l’argent. Ce n’est pas le cas dans les pays anglo-saxons : là-bas, on discute ouvertement de son testament en famille. Chez nous, ne pas en parler est vécu comme une marque de pudeur, voire de respect. 

Je me souviens d’une médiation où l’un des enfants nous a dit : « On n’a jamais parlé d’argent chez nous, c’était comme parler de la mort de papa à table ». Cette phrase résume tout : le sujet patrimonial est indissociable de l’angoisse de la disparition d’un parent, et on préfère souvent l’éviter que l’affronter. 

En couple, ce tabou est également présent. Parler d’argent entre conjoints, c’est déjà parler d’amour, de confiance, de respect, d’engagement, de la place que chacun accorde à l’autre dans les décisions communes. Beaucoup de couples n’ont jamais évoqué leur régime matrimonial. Certains découvrent tardivement les conséquences d’un choix fait par défaut au moment du mariage. Ne pas en parler n’est pas neutre : c’est souvent une façon d’éviter de se dire des choses plus profondes sur ce qu’on attend l’un de l’autre. 

En famille comme en couple, ce silence protège rarement : il déplace le conflit dans le temps, à un moment où les émotions sont les plus vives (divorces ou décès) et où il devient plus difficile de clarifier sereinement les intentions de chacun.

Dans certaines familles, les femmes restent à l’écart des discussions patrimoniales. Comment aider les femmes – épouses, filles, mères – à prendre leur place dans les décisions financières familiales ?

Caroline Maurel : C’est un sujet que nous voyons très concrètement et très fréquemment en médiation. Souvent, les femmes (épouses ou filles) ont délégué historiquement la gestion patrimoniale à un père, un mari, ou un frère aîné. Parfois par choix, souvent par habitude transmise de génération en génération.

Nous avons rencontré une femme de soixante ans qui découvrait, en médiation, l’existence d’un contrat d’assurance-vie familial dont elle ignorait tout. Ses deux frères, eux, en avaient toujours eu connaissance et en discutaient entre eux depuis des années. Ils n’étaient pas mal intentionnés, il s’agissait simplement d’une habitude ancienne où « les questions d’argent sont pour les hommes de la famille », ce que tout le monde a confirmé d’ailleurs.

Le premier levier est l’information : comprendre son régime matrimonial, savoir ce que recouvre une donation-partage, connaître ses droits en cas de succession.

Le deuxième levier est de légitimer la question elle-même : s’intéresser à son patrimoine familial n’est ni indélicat ni intéressé, c’est une responsabilité. Nous encourageons souvent les femmes à se faire accompagner, à se renseigner, à être présente lors des réunions avec les conseillers financiers, banquiers ou notaires au plus tôt (pas seulement au moment où un conflit éclate).

Vous avez exercé plus de dix ans dans le notariat avant de vous tourner vers la médiation. Qu’avez-vous compris grâce à cette double expérience ?

Caroline Maurel : Le notariat nous a donné la maîtrise technique : régimes matrimoniaux, fiscalité, mécanismes de transmission… La compétence du notaire porte sur la dimension juridique de la famille. Mais j’ai souvent vu des actes juridiquement irréprochables provoquer des ruptures familiales profondes, parce que le non-dit derrière la technique n’avait jamais été traité. 

La médiation m’a appris que le droit organise la répartition, mais ne répare pas le sentiment d’injustice ni la blessure de ne pas avoir été entendu. 

Ma conviction aujourd’hui, c’est que la technique et l’écoute doivent avancer ensemble : un bon acte de partage précédé d’un vrai dialogue tient dans le temps ; un acte parfait sur le papier, mais imposé, risque d’exploser tôt ou tard.

À ce sujet, nous accompagnons les familles au travers d’ateliers intitulés « L’argent, la transmission & nous« . Ce cadre confidentiel et structuré favorise un dialogue intergénérationnel serein, dépassant les simples aspects techniques. Cette rencontre permet de libérer la parole intergénérationnelle afin d’aborder ensemble le sens profond de la transmission.

Quelle est l’erreur la plus fréquente des parents lorsqu’ils organisent leur transmission ?

Caroline Pauline de la Motte Rouge et Caroline
Caroline Pauline de la Motte Rouge et Caroline Maurel

Caroline Maurel : L’erreur la plus fréquente des parents est de vouloir maintenir une égalité arithmétique parfaite entre les enfants en pensant que cela évitera les conflits. Car en réalité, l’équité ressentie compte souvent plus que l’égalité comptable. 

Un parent qui organise sa transmission seul, dans son coin, avec son seul notaire, sans jamais expliquer ses choix à ses enfants, prend un risque. Celui de voir ses enfants découvrir, et interpréter, ces choix au pire moment. Sans pouvoir en comprendre le sens.

En médiation, dans ces situations, nous entendons les enfants dire “je veux simplement que cela soit juste”. En approfondissant, nous comprenons que ce qui est juste tiendra compte des efforts, sacrifices, déséquilibres ou préférences passés.

De même, dans une fratrie ou les parents ont toujours maintenu une égalité parfaite entre les enfants, ce qui sera “juste” sera une égalité arithmétique, rien ne justifiant une quelconque différence de traitement. Nous distinguons toujours en médiation la justice du coeur (humaine) de la justice du droit (juridique)

À quel moment faut-il faire appel à un médiateur ? Quels sont les signaux faibles qui doivent alerter avant qu’un conflit n’explose ?

Caroline Maurel : Nous avons coutume de dire qu’il n’est jamais trop tard pour s’engager dans une médiation. Mais que le plus tôt est le mieux.  Effectivement, nous rencontrons tous les jours des familles ou des couples en conflit qui parviennent à en sortir. Mais le conflit fait mal à la relation (fait mal à chacun, à la famille, au patrimoine aussi) et laisse souvent des traces. 

Une phrase entendue en médiation résume bien cela . Une personne nous a dit, après un entretien particulièrement libérateur, qu’elle aurait aimé avoir cette conversation vingt ans plus tôt : « pas pour l’argent, pour nous ».

Dans la mesure du possible, il est donc préférable de solliciter un médiateur avant la rupture. 

Nous encourageons les familles à être attentives aux signaux faibles : des non-dits qui persistent lors des réunions familiales, un enfant qui se met en retrait ou cesse de venir aux événements familiaux, des sous-entendus répétés lors des repas de famille, un silence qui succède brutalement à un sujet évoqué. 

Nous avons suivi une famille où tout allait bien « en apparence »… Jusqu’à ce qu’une des filles cesse progressivement de venir aux déjeuners dominicaux organisés chez leurs parents. Personne n’en parlait ouvertement, mais tout le monde savait que c’était en lien avec une discussion sur l’entreprise familiale mal digérée six mois plus tôt. Ce retrait silencieux était le signal… La médiation a permis de lever les non-dits.

Lorsqu’une discussion patrimoniale devient épineuse à mener sereinement en famille, c’est le signal qu’un tiers neutre peut aider à la reprendre.

Nous accompagnons également de manière préventive les familles souhaitant aborder leur transmission sous un angle relationnel. Cette dimension humaine est une composante intégrante et indispensable à la réussite d’une transmission pérenne. L’atelier que nous leur proposons permet de fédérer les générations pour co-construire ce projet. L’objectif est de faire de la transmission un projet commun, une étape construite à plusieurs et non seulement la réalisation unilatérale des volontés du donateur.

Si vous deviez donner trois règles d’or pour parler d’argent en famille sans créer de tensions, quelles seraient-elles ?

Caroline Maurel :

  • Parler tôt, avant que les enjeux ne soient cristallisés par un événement. Les familles attendent souvent l’annonce d’une maladie, d’un décès ou d’un remariage pour ouvrir enfin la discussion. Or dans l’urgence et l’émotion, ces échanges sont particulièrement éprouvants.
  • Expliquer ses intentions plutôt que d’imposer ses décisions : la façon dont un choix est amené compte souvent autant que le choix lui-même (apporter un soin particulier à la forme).
  • Accepter que chaque enfant ait une perception différente de la même réalité familiale, ce n’est pas un désaccord à corriger, c’est un autre point de vue (faire une place à l’altérité en famille).

Faut-il organiser des réunions familiales autour du patrimoine ? Si oui, comment les structurer ?

Caroline Maurel argent transmission famille
Argent et famille : en parler pour prévenir les conflits – Caroline Pauline de la Motte Rouge et Caroline (Ed. Maxima)

Caroline Maurel : Oui ces réunions de famille sont indispensables. Mais effectivement elles doivent être préparées.

Une réunion improvisée autour d’un déjeuner de famille tourne souvent court. Elle n’est pas efficace ou, pire encore, elle dérape. Il vaut mieux poser un cadre clair : un objet précis, un temps dédié, et parfois un tiers pour animer si le sujet est sensible. Par exemple : présenter les grandes lignes d’une donation à venir). L’idée n’est pas de tout régler en une fois, mais d’ouvrir un espace de dialogue régulier. Cette habitude rend chaque sujet suivant plus facile à aborder.

Selon vous, quelle est la plus grande transformation sociétale en matière de transmission aujourd’hui ?

Caroline Maurel : La recomposition familiale change profondément la transmission aujourd’hui : familles recomposées, enfants issus de plusieurs unions, cohabitations non maritales. 

Nous avons récemment accompagné une médiation impliquant un père remarié, ses enfants d’un premier mariage, et sa seconde épouse. Chacun avait une vision légitime, mais totalement différente, de ce que devait être une transmission « juste ». 

Parfois, les schémas classiques de transmission ne suffisent pas à couvrir la réalité des familles. Il faut désormais penser une transmission sur-mesure, et surtout la dialoguer. Car les repères juridiques automatiques (réserve héréditaire, ordre des héritiers) ne reflètent plus toujours ce que la famille veut ou vit réellement.

Si vous deviez résumer votre livre en une conviction forte pour les lecteurs de Business O Féminin, quelle serait-elle ?

Caroline Maurel : Parler d’argent en famille n’est pas un risque, c’est une protection. Le silence ne préserve pas l’harmonie familiale, il la met en sursis.

La transmission est une heureuse intention. En travaillant sa dimension humaine, nous garantissons une transmission comprise, pensée et acceptée. Elle devient alors techniquement aboutie, activable et pérenne.

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