Anne-Laure Le Cunff : « Travailler plus n’augmente pas mon bonheur ! »

Anne-Laure Le Cunff reconversion professionnelle

Après un début de carrière à mille à l’heure dans la Silicon Valley, Anne-Laure Le Cunff est rappelée à l’ordre par son corps… Une prise de conscience qui la conduit à se demander ce qui l’anime profondément… et à suivre une formation en neurosciences au King’s College de Londres. Elle est aujourd’hui chercheuse au sein de l’Institut de psychiatrie, psychologie et neurosciences, hébergé par la prestigieuse université britannique.

De ses questionnements naîtra aussi Ness Labs, une newsletter, lancée fin 2019, dédiée à créativité et la productivité consciente, rassemblant aujourd’hui plus de 130.000 abonnés. Un concept qu’elle a décliné sous la forme d’une plateforme éducative proposant des cours ou des conférences. Elle revient sur son parcours dans un livre, Petites expériences pour vivre en grand (Eyrolles, 2025).

En 2017, vous aviez un quotidien qui, sur le papier, en ferait fantasmer plus d’une : vous viviez à San Francisco et travailliez pour Google dans l’équipe dédiée à la santé digitale. Pourtant, un jour, vous avez annoncé à votre boss que vous quittiez tout. Racontez-nous.

Anne-Laure Le Cunff : Jusqu’à cette décision, j’avais eu un parcours assez linéaire, basé sur une définition du succès consistant à gravir les différents niveaux d’une échelle, à suivre des étapes prescrites par ce que la société attend de nous… ou par ce que l’on imagine qu’elle attend de nous.

Mini Guide Reconversion professionnelle

Dans la foulée de mes études de management à l’ESC Rouen, j’ai échangé, lors d’un vol pour San Francisco, sur le futur de la tech avec mon voisin de siège… grâce à qui j’ai pu passer un entretien et décrocher un stage chez Google, puis un premier poste.

Je me suis alors lancée à corps perdu dans cette nouvelle carrière, ignorant un certain nombre de signaux faibles. À commencer par l’amplitude de mes horaires. J’habitais à San Francisco et les bureaux de Google sont à Mountain View. Pour enrayer la problématique du trajet et des embouteillages, l’entreprise a mis à disposition de ses employés un bus, équipé de wifi. Je prenais donc ce bus vers 6 heures 30 du matin, j’y travaillais deux heures, j’arrivais au bureau entre 8h30 et 9h (selon les embouteillages )… Idem le soir, je retravaillais deux heures dans le bus. Parfois même, je rouvrais mon ordinateur après avoir dîné. J’annulais régulièrement des engagements avec mes amis pour me consacrer à des projets professionnels… comme des présentations à préparer pour le lendemain.

Je négligeais ma santé. Je ne faisais plus vraiment de sport et je dormais mal. Le problème quand on travaille autant est qu’on peine à débrancher le cerveau le soir. D’ailleurs, lorsque je rentrais chez moi, mon réflexe était de me servir un verre d’alcool… C’était un moyen de gérer mon stress et mon anxiété.

Ce qui devait arriver arriva… Vous faites un burn-out qui s’incarne par l’apparition d’un caillot dans votre bras. Mais cela n’est pas encore suffisant pour vous faire « débrancher »…

Anne-Laure Le Cunff : En effet, j’ai demandé à décaler la chirurgie préconisée par le médecin afin de ne pas me mettre en retard sur mes projets. Le pire est que je m’imposais cela toute seule ou presque…. Beaucoup de personnes souffrant de burn-out se retrouvent dans des situations similaires, entre peur de ne pas en faire assez et syndrome de l’imposteur.

Je qualifierais ce que j’ai traversé de « lifequake », une sorte de « séisme de vie » : cela m’a permis de me rendre compte que mes priorités n’étaient pas alignées, que quelque chose ne fonctionnait pas…

Quitter ce poste ne vous libère pas pour autant : vous expliquez avoir ensuite succombé à une autre tendance du moment…

Anne-Laure Le Cunff : J’ai eu la chance de commencer ma carrière chez Google, une entreprise qui, à l’époque, faisait rêver tout le monde. Conséquence : dès qu’on me demandait « que fais-tu dans la vie ? » et que je répondais « je travaille chez Google », la réaction était toujours très positive… C’est quelque chose à laquelle on s’habitue et qui crée un confort. Lorsque j’ai quitté Google, j’ai soudainement perdu cette identité…

Du coup, je suis retombée hyper vite dans ce qui est sanctifié dans la Silicon Valley : j’ai monté ma start-up, Lysa. Cette offre à base d’intelligence artificielle était censée aider les malades à réguler leur diabète, une pathologie qui a touché ma grand-mère et aujourd’hui ma mère.

En cela, je m’étais convaincue que ce nouveau projet me passionnait. Avec le recul, j’ai eu beaucoup de chance que cette start-up ne fonctionne pas : pour la première fois de ma vie, je n’avais aucune échelle à monter devant moi… Je ne savais plus à quoi devait ressembler ma carrière.

Un moment pivot… Qu’avez-vous fait ?

Anne-Laure Le Cunff : Je me suis posé une question basique : si j’enlève de l’équation le confort de l’identité et ce que la société attend de moi, si je devais me réveiller tous les matins pour dépenser mon énergie sur quelque chose qui me fait plaisir, qu’est-ce que ce serait ?

Or, il se trouve que j’ai toujours été intéressée par l’étude du cerveau, des émotions… J’ai décidé de m’inscrire à un programme en neurosciences, à temps partiel, au King’s College de Londres. Le reste de la semaine, je travaillais en free-lance pour payer mon loyer.

C’est ainsi que j’ai été sensibilisée à l’approche expérimentale des scientifiques en matière d’incertitudes : ils testent, analysent les résultats et avancent en fonction. Plus besoin de plan parfait, en somme !

Je me suis donc dit : pourquoi ne pas intégrer cette manière de penser ? Comme j’avais toujours aimé écrire par ailleurs, je me suis lancée dans une expérience qui m’a fait sortir de ma zone de confort : écrire cent articles en cent jours et les publier.

En plus de cela, j’ai opté pour un apprentissage « en public ». Au lieu de poster mes articles terminés, je twittais « voici le prochain papier que j’envisage » et, parfois je mettais des copies d’écran de mon brouillon en cours en demandant, par exemple, s’il y avait des angles morts…

J’ai ainsi récolté pas mal d’abonnements à ma newsletter : les internautes étaient à la fois intéressés par le sujet des neurosciences et par le processus d’écriture !

Sur la base de votre expérience personnelle et de vos recherches en neurosciences, vous considérez que le modèle de réussite linéaire n’est plus adapté au monde d’aujourd’hui. Pourquoi ?

Anne-Laure Le Cunff : Je trouve que la question classique de l’entretien : « comment vous voyez-vous dans cinq ans ? » n’a plus de sens. Les carrières changent trop vite ! Cela n’est pas forcément néfaste : si ce nouveau paradigme peut être source de peur et d’anxiété, il peut aussi représenter une opportunité. Pour cela, selon moi, il faut adopter une mentalité expérimentale… et substituer la curiosité à l’angoisse.

Pour y parvenir, quels sont vos conseils ?

Anne-Laure Le Cunff : À mon sens, il est crucial de s’inspirer d’une méthode scientifique en s’appuyant sur deux paramètres : la chose à tester et le temps qu’on s’alloue pour le faire.

Par exemple, prenons le cas de la prise de parole en public. Une démarche linéaire, traditionnelle, consisterait à penser : « mon objectif est de pouvoir parler devant mille personnes d’ici la fin de l’année. » L’approche expérimentale, en revanche, repose sur le fait de se dire « d’ici la fin de l’année, je vais faire une présentation tous les mois, peu importe l’audience… À chaque fois, je regarde ce qui fonctionne, ou pas. »

Autre exemple ; celui de la construction de son réseau professionnel. On peut se dire «10.000 personnes doivent me suivre sur LinkedIn d’ici cet été » ou bien, en adoptant la stratégie expérimentale, « je vais poster trois fois par semaine et je vais apprendre au fur et à mesure. »

Cette approche expérimentale s’applique à différents paramètres relevant de la santé mentale, via de petites initiatives peu chronophages. On peut notamment se programmer dix minutes de méditation tous les jours, ou bien s’imposer une petite règle : « je ne regarderai pas mes mails au cours de la première heure de ma journée de travail pendant deux semaines… »

Dans votre livre, vous mettez également en exergue l’impossibilité à réussir sur tous les fronts en même temps… C’est « l’imperfection intentionnelle » : vous l’illustrez à travers l’exemple d’une scénariste, Shonda Rhimes…

Petites expériences pour vivre en grand - Anne-Laure Le Cunff (Ed. Eyrolles)
Petites expériences pour vivre en grand – Anne-Laure Le Cunff (Ed. Eyrolles)

Anne-Laure Le Cunff : Ce qui est intéressant est que Shonda Rhimes mène une carrière magnifique. Elle ‘ notamment créé et coproduit Grey’s Anatomy… Sa dernière production est La Chronique des Bridgerton. De l’extérieur, elle est parfaite ! Or, lors d’un discours au Darmouth College, elle a été très transparente : « Chaque fois que vous me voyez réussir dans un domaine de ma vie, cela signifie presque certainement que je suis défaillante dans un autre domaine. »

Cette déclaration est à la fois très honnête de sa part, tout en étant extrêmement logique : il est impossible d’être investie à 100% dans toutes les parties de sa vie et de sa carrière au même moment. Penser que l’on en est capable peut générer beaucoup de tension et de frustration.

Au quotidien, cela peut s’ajuster si, par exemple, on a le réflexe de dire à son époux : « je ne vais pas pouvoir être à 100% sur la gestion des enfants cette semaine, car j’ai une grosse présentation au travail. »

« Manager » sa productivité suppose de repenser notre relation au temps…

Anne-Laure Le Cunff : En réalité, les Grecs anciens avaient deux mots pour désigner le temps : le chronos et le kairos. Le chronos repose sur une vision quantitative du temps et dicte la société : il s’agit du temps des horloges, des calendriers, etc…

Le kairos renvoie à une définition qualitative du temps, à la profondeur de chaque expérience : lire une histoire à son enfant, regarder le coucher de soleil avec un ami, visionner un super film… En somme, être dans le moment présent.

Dans nos vies, j’appelle à faire plus de place au kairos et à se créer des occasions pour se reconnecter, se concentrer sur la profondeur de notre expérience et non sur la productivité. Quand on se sent coincé dans le chronos, entre ses emails, ses to-do lists etc, le mieux est de s’imposer un rituel de type « kairos » pour être dans le présent. Cela peut passer par un geste aussi simple que celui de se préparer une tasse de thé, mais le faire doucement, pour en sentir la chaleur, l’odeur…

En somme, vivre plus grand induit, notamment, de petites actions… comme l’indique le titre de votre livre !

Anne-Laure Le Cunff : Oui. Parfois, après avoir lu mon livre, certains estiment ne pas pouvoir adopter l’approche expérimentale parce qu’ils ont des enfants, qu’ils ne peuvent pas se le permettre financièrement, etc. Mais expérimenter ne revient pas forcément à quitter son travail, ou se lancer dans quelque chose de nouveau. Cela peut consister à retirer des choses. Par exemple, cela fait actuellement deux semaines que je ne dors plus avec mon téléphone portable dans ma chambre : je vous assure que je me sens beaucoup plus reposée!

Enfin, prenons de la distance avec les conseils reçus. En ce moment, j’entends beaucoup : «c’est génial, ta newsletter, amis pour « scaler », il faudrait que tu sois sur Tik Tok, que tu fasses ci, que tu fasses cela… » En clair, je devrais en faire toujours plus. Il m’arrive même de me le dire aussi. Mais, quand je réfléchis, j’ai surtout envie de vivre chaque journée… Ce n’est pas en travaillant plus que je vais augmenter mon bonheur… !

Propos recueillis par Claire Bauchart

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